
La Rupture (1970) de Claude Chabrol est l’histoire d’un divorce si l’on en croit le titre, mais en réalité le film raconte autre chose. Nous sommes en 1970, avant la loi du 11 juillet 1975 qui introduisit le divorce par consentement mutuel (seul existe le divorce pour faute). Les femmes viennent tout juste de se voir accorder certains droits fondamentaux : le droit de gérer leurs biens propres et exercer une activité professionnelle sans le consentement de leur mari, par la loi du 13 juillet 1965 ; le droit à la contraception, par la loi Neuwirth du 28 décembre 1967 ; l’octroi d’une autorité parentale conjointe au lieu de l’ancienne toute puissance paternelle, par la loi du 4 juin 1970.
Mais les moeurs résistent encore à ce mouvement de libération initié par la loi. C’est ce que Claude Chabrol raconte dans ce film impressionnant, l’un de ses meilleurs (c’est l’âge d’or du cinéaste), où une femme qui a été agressée, ainsi que son enfant, par son mari toxicomane, essaie de divorcer sous le regard sévère de la société, qui la condamne par avance. Le début du film est terrible, qui décrit sans ciller la violente agression que subit Hélène des mains de Charles (devenu fou dangereux), les questions douteuses de la police et les menaces de son richissime beau-père, Ludovic Régner (Michel Bouquet), qui déteste sa bru et la somme d’abandonner la garde de son fils. Mais Hélène ne perd pas pied et entame une procédure de divorce pour faute. En désespoir de cause, sachant le droit du côté d’Hélène, Ludovic engage un homme sans scrupules, Paul Thomas (Jean-Pierre Cassel), en lui enjoignant de trouver des preuves pouvant attester de la mauvaise vie de la jeune femme afin de les utiliser contre elle dans la procédure de divorce. Et s’il n’en trouve pas, de les fabriquer lui-même. Paul Thomas tend un piège à cette femme sans peur et sans reproches qu’il qualifie lui-même de sainte.
Cette intrigue complexe, qui se noue à la manière d’une toile d’araignée, n’est que le canevas sur lequel Chabrol brode ses images. Il parvient à créer une atmosphère sourde et pesante, à la limite du fantastique, qui donne l’impression que quoiqu’elle fasse, Hélène est destinée à errer dans un labyrinthe de fatalités, où chaque tournant recèle une menace, chaque cul de sac un jugement défavorable. D’un point de vue formel, Chabrol et ses collaborateurs habituels (Jean Rabier à la photographie, Jacques Gaillard au montage, Pierre Jansen à la musique) marient les couleurs atténuées d’un naturalisme sobre et les flous hallucinés du cauchemar. Hélène a trouvé refuge dans une pension de famille, et parmi les pensionnaires se trouvent trois femmes âgées, qui sont comme les parques antiques au noir regard, semblant tisser les filet de la machination que fomente dans l’ombre Paul Thomas. Car cet homme machiavélique est prêt à toutes les vilénies pour perdre Hélène, et le spectateur ne peut qu’observer avec horreur que la jeune femme est une proie bien trop naïve pour échapper seule aux sordides manigances qui se trament dans l’ombre. Ce film ténébreux est tout entier placé sous l’égide de son incipit racinien (« quelle épaisse nuit tout à coup m’environne« ) tiré d’Andromaque. Heureusement, de bonnes âmes viendront soutenir Hélène, un acteur de second zone, un marchant de ballons qui l’avertit de la machination, et en dernier ressort les trois parques qui « par solidarité féminine » se tiendront à ses côtés au moment fatidique. La vertu d’Hélène, inébranlable, trouvera sa récompense. Comme elle l’affirme, elle n’a besoin de rien d’autre, sinon de son fils. De l’autre côté du spectre moral, les ignobles Régnier et Thomas, que Chabrol décrit comme corrompus par l’argent, rendus presque fous par lui, provoqueront une catastrophe. Ce qui tire La Rupture du côté du conte (les méchants sont très méchants, Hélène très bonne), mais un conte moral autant que social.
Le scénario, tiré d’un roman de Charlotte Armstrong (Les Trois Parques), est de Chabrol lui-même, et son ambition est grande : mêler le commentaire social (Hélène est détestée par sa belle famille bourgeoise parce qu’elle travaille dans un cabaret où elle fut danseuse nue), la réflexion sociologique et politique (les difficultés que peut rencontrer une femme dans la société française ou belge en 1970), le film policier (Paul Thomas en criminel s’embourbant dans son propre machiavélisme), et les annotations mythologiques sur la destinée ou celles relevant du conte. Si la réussite n’est peut-être pas aussi éclatante que dans Le Boucher et Que la bête meure, en raison de l’éclatement de motifs du film et la complexité de l’intrigue, La Rupture n’en demeure pas moins un excellent film, prenant jusqu’au denier plan. Stéphane Audran n’a jamais été aussi émouvante que dans la scène où elle raconte sa vie à son avocat (Michel Duchaussois), lors d’un trajet en tramway dont Chabrol fait la métaphore d’une vie difficile.
Strum
C’est le film de Chabrol que j’ai préféré juste après « Le Boucher » dans le cycle d’Hélène de 7 films proposé par Arte. Un film que j’ai trouvé visionnaire, aussi bien dans la bataille de « fake news » menée par la bourgeoisie décadente pour perdre Hélène et ce qu’elle représente auprès de l’opinion publique (représentée par la pension de famille) que le basculement de cette dernière à la suite d’une agression sexuelle sur une mineure handicapée (les fameuses trois parques qui se transforment en bouclier). Le sens du casting et la direction d’acteurs y sont incroyables, notamment dans les contre-emplois de figures populaires: Jean-Claude Drouot « Thierry la Fronde » en toxicomane dégénéré, Jean-Pierre Cassel en sombre crapule, bras armé du pouvoir, Annie Cordy dans le rôle de la patronne vieille France de la pension. Et la scène du tram où Hélène se confie à son « loqueteux d’avocat » pour reprendre l’expression méprisante de Régnier fleurant bon la France de Vichy avec son trajet sinusoïdal m’a fait penser au trajet en voiture du « Boucher » tout aussi vertigineux par le gouffre historique qui s’ouvre sous nos pieds. Quel film!
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