
« Un homme n’est pas humain s’il n’a aucune compassion. Sois dur avec toi-même mais clément envers les autres. Les hommes sont nés égaux et nous avons tous le droit d’être heureux. » Tel est le credo que le Gouverneur du Tango, condamné à l’exil au Tsukushi pour avoir pris le parti de paysans affamés, enseigne à son fils Zushio à l’heure de son départ. Zushio ne sait pas encore qu’il ne reverra plus jamais son père, ni que le monde qu’il va connaitre est un monde dépourvu de compassion. Il lui sera difficile de rester fidèle à l’héritage moral de son père, lueur dans la nuit terrestre, et pourtant ce n’est qu’ainsi qu’il pourra supporter les terribles malheurs que la vie lui réserve.
Le coeur humain n’est pas fait pour endurer la cruauté. L’Intendant Sancho (1954) fait partie de ces films qui mettent le coeur du spectateur à rude épreuve, et qui ne peuvent se voir qu’un nombre restreint de fois. Chaque scène y apporte son écot d’injustice et son lot de souffrances. Mais c’est aussi l’un des plus beaux films du monde, où le malheur s’incarne sous la forme de la plus grande beauté, qui sublime le tragique des évènements. L’argument de départ est à la fois simple et implacable : après le bannissement du Gouverneur, sa femme Tamaki (Kinuyo Tanaka) et ses enfants Zushio et Anju sont enlevés par des marchands d’esclaves ; Tamaki est vendue à l’un des bordels qu’abrite l’ile de Sado, tandis que Zushio et sa soeur Anju, qui n’ont que treize et huit ans, sont cédés pour une somme modique au sadique Intendant Sancho, lequel emploie à son service, au profit du Ministère de la Justice duquel il dépend, une nuée d’esclaves dont le destin est de travailler de l’aube au crépuscule, puis de mourir dans les fers.
Au XIe siècle, période pendant laquelle se déroule le récit, l’esclavage est la forme privilégiée de l’exploitation économique de la main d’oeuvre, et ce sur tous les continents, hors l’Europe où prime le servage et ses succédanés. Dans le monde de L’Intendant Sancho, il est dans l’ordre des choses de marquer au fer rouge un esclave qui a essayé de s’enfuir, ou de couper les tendons d’une prostituée qui tente d’échapper à ses maîtres. A la manière sereine et paisible des grands maitres, Mizoguchi nous fait assister hors champs à ces sévices d’un autre âge. Le credo dont Zushio a hérité de son père est donc révolutionnaire dans le Japon de cette époque. Faire preuve de compassion, prendre le parti des plus faibles, Sancho et l’administration de l’Empereur ne peuvent croire à de tels balivernes, ni accepter qu’elles remettent en cause les hiérarchies établies. Mais Zushio et Anju ne peuvent oublier leur père et leur mère, ni la petite statuette qui leur a été confiée par eux, qui figure la Déesse de la Miséricorde. L’un d’eux au moins doit survivre à cette vie d’esclave pour aller tirer leur mère des griffes de la prostitution.
L’extraordinaire beauté du film ne vient pas seulement des compositions des plans d’eau de Mizoguchi (même la forêt semble ici sortir des brumes de la mer), de la profondeur de champ, de la lumière du génial chef-opérateur Kazuo Miyagawa, qui oscille entre pénombre et rayonnements dorés, elle provient aussi de la nécessaire préservation du motif de la compassion dans un monde d’une cruauté terrifiante. Plus le malheur s’abat sur Zushio et Anju, plus ils doivent faire preuve de compassion, et plus le coeur du spectateur se trouve déchiré, jusqu’à la bouleversante scène finale. Elle se gravera pour toujours dans la mémoire de qui découvre L’Intendant Sancho pour la première fois. Cette dialectique instaurée par Mizoguchi entre la compassion et la cruauté n’existe nullement dans la nouvelle d’origine de Mori Ogai qui s’inspirait d’un conte du Moyen-Age japonais. De la même manière, le prologue où le Gouverneur parle à son fils avant son exil pour lui confier les lois de la compassion et de l’égalité est un ajout de Mizoguchi, qui apporte dès lors à cette histoire un supplément d’espérance et de désespoir mêlés, et un caractère personnel. C’est que sa propre soeur fut vendue comme Geisha, il sait le malheur de Zushio, qui n’en guérira jamais – tout comme Mizoguchi.
En faisant du credo compassionnel et égalitaire du Gouverneur le thème central du récit, Mizoguchi change dès lors la signification du conte du Moyen-Age, qui racontait la déchéance temporaire d’une famille d’aristocrates – mère et enfants enlevés par des marchands d’esclaves. A la fin du récit édifiant écrit par Mori Ogai, Zushio pouvait faire valoir sa lignée et recouvrir tous ses droits d’aristocrate, retrouvant la place de gouverneur que tenait son père. La morale féodale était sauve. Au contraire, chez Mizoguchi, Zushio renonce à son titre et son pouvoir, n’exerçant ce dernier que le temps d’un premier et unique Décret signé par cet homme vertueux. Après avoir connu la souffrance de l’esclave, il ne veut plus, ne peut plus, accepter d’être au-dessus des autres, il veut rester au milieu d’eux. L’arrestation de Sancho, la délivrance des esclaves proclamée d’une voix brisée, n’est donc qu’un amer répit. Tout redeviendra bientôt comme avant.
Depuis quand ce monde là est-il un monde d’esclaves, le monde de l’Intendant Sancho ? Depuis presque toujours, depuis l’ère néolithique. Il faudra encore des siècles pour que, à l’instigation de l’Europe occidentale, et en particulier de l’Angleterre au début du XIXè siècle, forte de la révolution industrielle qu’elle a initiée, le monde se délivre peu à peu du maléfice de l’esclavage. Comme dans Contes de lune vague après la pluie, Mizoguchi nous racontait des histoires (passées ou présentes) de notre monde, dont il était l’un des plus grands conteurs. Belle musique de Fumio Hayasaka, qui la même année composait la bande-son des Sept Samouraïs de Kurosawa.
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