
Dans Je suis toujours là (2025), Walter Salles racontait le rapt, en 1971, du député Rubens Paiva par la police politique au plus fort de la dictature militaire brésilienne. L’Agent Secret (2025) se déroule pendant une période plus tardive et un peu moins répressive, peu avant la loi d’amnistie de 1979 qui allait protéger les coupables des exactions commises pendant la dictature. Les deux films entendent exhumer ou préserver la mémoire d’un crime, mais ils le font d’une manière très différente. Je suis toujours là adaptait le roman autobiographique du fils de Paiva et s’inscrivait dans une démarche historique (le député disparu était une figure de l’opposition) et linéaire, miroir filial tourné vers le passé. L’Agent Secret en appelle au contraire au pouvoir de l’imaginaire, aux souvenirs transformés par le prisme du cinéma de genre, aux ressources de la fragmentation narrative propre à la littérature sud-américaine aussi, mêlant rigueur et fantaisie au creuset du récit.
Le film se déroule en 1977, pendant la période du Carnaval, et à intervalle régulier, des protagonistes arborant des masques effrayants surgissent, faisant écho au cauchemar vécu par Armando Solimões (Wagner Moura), professeur d’université poursuivi par des tueurs engagé par le mandataire véreux d’un groupe industriel coupable de collusion avec le pouvoir en place. Les objectifs Panavision et les lentilles doubles superbement utilisés par Kleber Mendonça Filho et sa chef-opératrice Evgenia Alexandrova achèvent de conférer au film une esthétique proche de celle de certains films de genre des années 1970, créant un système d’échos entre le récit principal et les représentations fantastiques en cours (d’un côté, Les Dents de de la mer de Spielberg au cinéma où la peur primordiale de l’inconnu était représentée par un requin ; de l’autre, les récits comico-horrifiques d’une jambe poilue attaquant la jeunesse brésilienne – écho des ratonnades policières – que le réalisateur pouvait lire dans les journaux satiriques de sa jeunesse). Mais l’horreur véritable ne réside pas dans ces fictions fantastiques bien qu’elles la reflètent en miroir, ni dans les cauchemars qui tirent Armando de son sommeil, elle se terre dans le récit principal et le sort réservé à son protagoniste. La jambe poilue, le requin, bien qu’indissociables de la réalité, à l’instar du Carnaval, ne sont que cela, des masques, des fictions cathartiques, qui n’effacent pas le réel.
La grande réussite de ce film remarquable, fort de maintes figures inoubliables (le beau-père boiteux projectionniste, le commissaire corrompu et ses fils), tient à ce qu’il ne s’affaisse pas, ni ne se disperse, sous le poids de sa richesse narrative et esthétique (la photographie lumineuse servant de contrepoint), grâce à l’excellence de son scénario, qui trouve un juste équilibre entre la reconstitution du passé, le thriller politique et les séductions du cinéma de genre, tout en se déroulant de front sur plusieurs époques, comme dans les meilleurs livres de Mario Vargas Llosa. On ne perd jamais de vue le fil conducteur du récit, l’histoire d’Armando qui vient retrouver son fils à Recife, en se cachant dans une pension de famille tenue par Dona Sebastiana, une extraordinaire vieille dame qui prête main-forte aux « réfugiés » ayant maille à partir avec le régime. Armando, aidé par une mystérieuse association, doit partir avec son fils pour échapper aux tueurs qui sont à ses trousses. Son histoire est proche de celle d’autres réfugiés de la pension, qui doivent eux aussi changer de nom pour continuer à vivre. Toutes ces histoires de persécutions politiques, de tension entre le Sud du Brésil et le Nordeste, de crimes racistes au sein d’une société où la violence est consubstantielle au multiculturalisme, se perdraient dans les méandres de l’oubli si elles ne parvenaient pas jusqu’à nous, même transformées par les masques du Carnaval et les sortilèges du cinéma de genre. Pour que la mémoire survive à ceux qui sont morts, il faut qu’elle voyage, et qu’au bout du voyage, qu’il se fasse au moyen d’un film ou d’une clé USB comme ici, des enfants, des récipiendaires, plus modestement des spectateurs, la recueillent pour la perpétuer. Sinon, le cadavre abandonné du prologue du film deviendrait passé refoulé hantant les mauvais rêves. La préservation du passé était déjà le sujet du très beau Aquarius du même Kleber Mendonça Filho.
Strum
Il m’intéressait d’avoir ton éclairage sur ce film quasi unanimement salué. J’y retrouve admirablement détaillé le contenu de ce récit ancré dans un contexte politique anxiogène, celui d’une dictature certes finissante mais toujours menaçante, et d’une société corrompue jusqu’à la moëlle. Et pourtant, je ne parviens toujours pas à me connecter à l’humeur bariolée et carnavalesque de cet « Agent secret » qui boitille pendant plus de deux heures et demie, dont le récit aussi bicéphale que son chat ne semble savoir vraiment où donner de la tête.
Je conserve le souvenir du très beau « Aquarius » que tu convoques en conclusion. Au Filho d’aujourd’hui, entre jambe baladeuse et requins tueurs, je suis malheureusement resté totalement étranger.
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