César de Marcel Pagnol : vingt ans après

A la fin de Fanny, nous en étions à dénombrer les gagnants et les perdants. Parmi les perdants figuraient Marius et Fanny, qui s’aiment mais se retrouvent séparés – à jamais croit-on. Marius n’est plus qu’un paria, banni du cercle de la famille. Renié par son propre père, César ; vaincu par des circonstances qui sont advenues en son absence ; expulsé d’un récit paternel qui s’écrit sans lui, puisqu’il lui est désormais interdit de se dire le père de Césariot, l’enfant de Fanny, et que ce dernier se croit le fils de Panisse qui a bien voulu épouser la fille-mère. Il y a quelque chose qui appartient au biblique autant qu’au feuilleton populaire dans cette histoire qui s’est fait roman familial, et qui va devenir pour Césariot roman des origines.

Car voilà une drôle de chose : ce film qui s’appelle César nous parle au début de Césariot, et de la manière dont ce fils va découvrir que son père est en réalité Marius. Vingt ans après les évènements racontés dans Fanny, Césariot est un brillant élève de l’école Polytechnique, qu’un malheur rappelle à Marseille : Panisse, qui l’a couvert de bienfaits, se meurt. Survient une singulière péripétie : le curé de la paroisse, pourtant garant de l’institution familiale et tenu au devoir de silence, exige que le secret de la naissance de Césariot lui soit révélé. Il fallait bien que Pagnol trouve ce Deux ex machina pour continuer son récit et faire en sorte que Césariot apprenne la vérité. Généreux jusqu’au bout, Panisse, sur son lit de mort, accepte ce marché, à condition que la vérité ne soit révélée à Césariot qu’après son décès.

André Fouché, qui joue Césariot, n’a pas la partie facile. Il lui faut à la fois jouer le chagrin d’avoir perdu un père et la surprise de s’en trouver un autre, ce fameux Marius dont on parle dans la famille comme d’un mouton noir. Tel qu’écrit par Pagnol, Césariot a quelque chose d’un jeune arrogant, au maintien un peu rigide, et il ne lui plait guère d’apprendre à la fois que sa mère n’est pas la sainte qu’il s’était imaginé (puisque les préjugés de la jeunesse lui dictent que si elle a pu être enfantée par un autre que son mari légitime, c’est qu’elle a fauté) et que son véritable père est ce fils qui a abandonné son père César et dont on dit les fréquentations mauvaises. Néanmoins, Césariot part à Toulon sur les traces de Marius, devenu mécanicien, pour se faire sa propre idée sur son compte. Sans doute n’est-il au fond de lui-même pas aussi infatué que le laisse entendre le jeu d’André Fouché.

Il n’est facile ni pour Pagnol, ni pour le spectateur, de reprendre le fil d’un récit qui possédait la grâce et la délicatesse à l’oeuvre dans Marius et Fanny. Et de fait, on doit vite se rendre à l’évidence : comme l’attestent certains raccords un peu hasardeux, certaines sautes dans le montage, et une mise en scène plus statique, César n’est pas un film aussi grand, aussi émouvant, que ses prédécesseurs. Néanmoins, le récit tire profit de la dynamique feuilletonesque héritée de Fanny et de son prologue, en autorisant le spectateur à se poser cette question qui fait battre son cœur : maintenant que Panisse n’est plus, y a -t-il une chance pour que Marius revienne auprès de Fanny afin que ces deux-là qui s’aiment et qu’une folie de jeunesse de Marius autant que les convenances de la société ont séparé, puissent enfin vivre heureux ? Nous voulons le savoir. Après tout, ils sont encore jeunes, et ceux qui ont un peu vécu le savent : on a plusieurs vies. Cette autre vie, va-t-elle advenir pour Marius et Fanny ?

Césariot, bon fils, va tout faire pour le permettre, mais ce ne sera possible que si père et fils se réconcilient, et par là, je n’entends pas Césariot et Marius (puisque, ne se connaissant, ils n’ont jamais été fâchés), mais César et Marius. Souvenons-nous : si Marius est revenu trop tard, c’est en partie de la faute de César, qui sous le coup de la rancune n’a pas voulu informer son fils que Fanny était enceinte. Depuis, le ressentiment a fait son œuvre : Marius sait comment il a été traité et l’orgueil autant que le commandement paternel lui interdisent de reparaitre à Marseille ; César en veut à son fils d’être parti deux fois, mais César est César. C’est-à-dire que nous savons que César peut bien s’emporter, s’oublier dans une tempête de mots et de mimiques, il a le cœur sur la main. Et donc, César, sans doute, s’en veut. Il s’en veut comme un père qui ne s’est pas bien comporté avec son fils peut s’en vouloir. C’est pourquoi, malgré les raideurs de Marius (et oh, que Marius peut être cassant quand il veut), il est temps pour père et fils de faire la paix, en oubliant les questions de rancune et d’honneur. La rancune est pour les sots et comme l’écrit si bien Pagnol, « l’honneur, c’est comme les boites d’allumettes, cela ne sert qu’une fois ». Faire la paix pour Fanny surtout, qui attend, qui s’est sacrifiée d’abord pour Marius, puis pour sa famille et le respect des convenances. Il est temps maintenant qu’elle fasse entendre sa voix, fasse mieux voir sa frêle silhouette, car son visage est las. Ce visage las, Orane Demazis, le fait bien voir. Il se trouve toujours aujourd’hui des personnes réfractaires à son jeu, qui ne perçoivent pas combien son physique de petite femme têtue et sa voix particulière correspondent bien au personnage de Fanny. Ce que Fanny veut, c’est que Marius revienne à elle, et que tout soit oublié. Césariot le comprendra quand il réalisera que sa mère est aussi une femme. César réparera ses torts quand il verra que Marius est toujours son fils. Marius reviendra quand il cessera de considérer que l’argent hérité de Panisse leur a assignés, à Fanny et lui, des classes sociales distinctes. Peu importent les classes sociales et les conflits de génération quand on s’aime vraiment.

Strum

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