Fanny de Marc Allégret et Marcel Pagnol : famille & fils

Après la tragédie, le romanesque ou du moins quelque chose qui y ressemble. Marius est parti, qui a répondu à l’appel de la mer, et Fanny est désormais seule. Seule ? Non pas, car elle porte l’enfant de Marius, un petiot auquel il faut trouver un nom, c’est-à-dire un nouveau père. Panisse se dévoue, mais ce n’est pas pour lui un sacrifice : ce veuf a toujours souhaité avoir un fils sans y parvenir. N’a-t-il pas conservé dans un tiroir de son magasin les grandes lettres « & Fils » qu’il souhaitait ajouter à son enseigne, à côté de son nom ? Avoir un hériter, se survivre, quel bonheur pour Panisse, qui n’est plus ici le souffre-douleur du premier film, mais un beau personnage à part entière. Et Fanny dans tout cela ? Elle joue toujours la femme sacrifiée, qui se dévoue pour les autres. La société traditionnelle que fait voir le film est telle qu’une femme qui enfanterait en dehors des liens du mariage serait non seulement répudiée, mais elle salirait le nom de sa famille tout entière, entrainant ses membres dans un même degré d’abaissement. Une scène clé du film, l’une des plus belles, est celle où Fanny avoue sa faute à sa mère qui l’accable d’injures tout en pleurant, à peine contenue par sa tante qui retient sa langue mais n’en pense pas moins. La faute de Fanny rejaillit sur ces deux femmes et pour préserver l’honneur de la famille, il lui faut accepter la proposition de mariage de Panisse, bien qu’il ait trente ans de plus qu’elle. Et puis, Panisse est riche, et cela, la mère et la tante ne dissimulent nullement qu’il s’agit pour elles d’un argument de plus.

Dans cet environnement romanesque et communautaire, se trouvent imbriqués les sentiments et les intérêts, le présent et l’avenir, les préjugés de la société et les secrets intimes des individus ; la société et la famille pèsent de tout leur poids sur les choix de Fanny et l’argent joue le rôle de la vigie du navire, qui annonce un nouveau monde, pour ainsi dire une nouvelle vie. Marius est loin et pauvre, Panisse est près et riche, comment Fanny pourrait-elle lutter ? Que pèsent ses désirs à côté des injonctions familiales et communautaires ? Que valent les espérances de César, qui avant d’apprendre que Fanny portait un enfant, croyait encore au mariage de Fanny et Marius ? On n’est plus dans le dilemme tragique, presque racinien, de Marius, où un homme hésitait entre son amour pour une femme et l’appel de ce qu’il croyait être son destin, et où le tragique éclipsait progressivement le comique. Marius était celui par qui le scandale arrive, qui prétendait apporter du tragique et du lyrisme dans la vie, celui qui niait l’importance de la communauté familiale traditionnelle, car il quittait non seulement Fanny, mais aussi son père César qui le trouvait si « beau », les laissant dans un même état de désarroi. Marius parti, les familles reprennent leurs droits, réclament leur dû. Voyez cette scène extraordinaire où l’ainé de la famille Panisse, un vieillard blanchi, insoucieux du fait que la jeune mariée accouche sept mois après son mariage, vient féliciter Fanny et la remercier d’avoir donné aux Panisse une descendance. C’est le même honneur familial, à peu de choses près, qui parle par sa bouche que celui qui parle par la bouche de la mère de Fanny.

Lorsque Fanny apprend qu’elle est enceinte, un travelling extérieur la montre revenir à pied de sa visite chez le médecin. Elle est seule et chétive, marchant à contre-courant, fille-mère ne pouvant lutter contre les logiques familiales, contre la société, le qu’en dira-t-on. Et puis, comment faire confiance à ce diable de Marius qui ne donne plus guère de ses nouvelles ? C’est à Fanny seule de se confronter aux responsabilités qu’implique le fait d’être parent, de vivre au sein d’une cellule familiale, et pourtant les autres prétendent décider pour elle. Dans cet environnement romanesque, où sont posées les questions de l’entrée dans la vie, les scènes sont un peu plus longues que dans Marius, un peu plus théâtrales aussi, telles que les filme Marc Allégret. Il y a toujours quelques scènes comiques autour du groupe d’amis que forme César avec Panisse, M. Brun et Escartefigue, mais elles sont plus rares, car le comique est ici davantage intégré dans le romanesque et le regard sociologique porté sur ces familles marseillaises. A disparu aussi le contre-point lyrique des très beaux plans de bateau qui apportaient à Marius le souffle du large, de même que la belle musique de Gramont.

Néanmoins, le film reste bouleversant, en particulier en raison du retour longtemps espéré de Marius. Il revient trop tard. Il était sorti de la scène à la fin du premier film, comme à la fin d’un premier acte. Le voici revenu faire amende honorable pour dire à Fanny qu’il l’aime, et c’est peu dire qu’il est mal accueilli par ces familles qu’il a trahies en partant. Vient cette autre scène extraordinaire où Marius, Fanny et César devisent de ce qu’est que d’être un père, en somme discutent du sujet même du film, comme si ses propres personnages se penchaient sur son berceau. Le père est celui qui donne la vie, argue Marius. Non, rétorque César, le père est celui qui aime, et chacun a apporté sa part, Fanny, César et surtout Panisse, qui ont apporté à l’enfant « cinq kilos d’amour » depuis qu’il est né, mais pas Marius qui a abandonné Fanny. Est-ce le secret de la vie et de l’amour qui vient de nous être révélé par César, Raimu disant merveilleusement bien cette superbe réplique de Pagnol ? César a raison, le père est celui aime, et Marius n’aurait jamais dû partir. Mais voilà ce qui est beau : Marius aussi a raison, car personne ne lui a écrit pour lui dire que Fanny était enceinte, pour lui permettre de choisir entre Fanny et la mer, les familles s’en sont bien gardées – César le premier, qui n’a sans doute pas pardonné au fils qu’il aimait tant de les avoir abandonnés, Fanny et lui. Il s’agit de préserver la dignité des familles entre voisins et de respecter les formes sociales, maintenant que Panisse a épousé Fanny. Marius paie très chèrement sa rébellion de jeunesse et le fait d’avoir épousé la mer dont il veut maintenant se déprendre. C’est cette impossibilité de donner tort à Marius, Fanny, César, Panisse, tous de magnifiques personnages, qui rend le film si beau et laisse le spectateur dans un état d’expectative – incertain de savoir à qui il doit donner raison, car la raison se partage – disant bien les contradictions insolubles de la vie. Ainsi va la vie : Fanny s’est sacrifiée dans Marius ; dans Fanny, c’est Marius que l’on sacrifie en plus de Fanny. Et le récit d’être ainsi rendu au tragique de l’existence, avec ses gagnants et ses perdants. Que ces grands films classiques étaient bien écrits…

Strum

Cet article, publié dans cinéma, Cinéma français, critique de film, Pagnol (Marcel), est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 Responses to Fanny de Marc Allégret et Marcel Pagnol : famille & fils

  1. Avatar de Laura T. Laura T. dit :

    « Les chemises de nuit n’ont pas de poche ». Merci pour cet article aussi beau que le précédent.

    Aimé par 1 personne

  2. Ping: César de Marcel Pagnol : vingt ans après | Newstrum – Notes sur le cinéma

Répondre à Laura T. Annuler la réponse.