
De Marius (1931), premier volet de la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol, le folklore cinématographique retient en général cette partie de carte dans le Bar de la Marine où César s’écrie en vain, à l’adresse d’Escartefigue, : « tu me fends le cœur ! ». Il faut parfois se méfier du folklore, y compris celui qui accompagne les grands classiques du cinéma, car c’est l’une des scènes les plus anecdotiques du film. Ceux qui nous fendent le cœur ici, ce ne sont pas César et ses comparses, qui sont du côté d’un autre folklore, le folklore marseillais tel qu’il parvient jusqu’à nous, avec son accent chantant et ses exagérations. Ceux qui nous fendent le cœur, ce sont Fanny et dans une moindre mesure Marius, dont le film nous raconte l’histoire. Marius, qui s’enfuit pour prendre la mer. Fanny, qui sacrifie son bonheur, à l’insu de tous, sans que personne ne le comprenne, par amour pour Marius.
Homme libre, toujours tu chériras la mer, dit le poète. Mais il faut aussi, parfois, se méfier du poète, fût-il Baudelaire. L’homme qui prend la mer peut être ensorcelé par elle, peut être son captif, et non pas un homme libre de ses choix. Ce pouvoir d’ensorcellement, le film le fait voir dès les premiers plans, où un magnifique voilier dresse ses mats et ses voiles jusqu’au ciel, au son de la belle musique de Francis Gromon. Attiré par cette vision qu’il croit provenir du paradis, Marius sort du Bar de la Marine et contemple le grand navire qui s’apprête à prendre la mer. Dans un coin du cadre, de dos, fine silhouette déjà vaincue par la mer, Fanny est là qui attend Marius, et qui essaie de lui faire comprendre qu’elle est là pour lui, qu’elle est née pour lui. Mais Marius n’a d’yeux que pour le grand voilier, il ne pense qu’à partir, pareil à un héros conradien qui se croit destiné à réaliser de grandes choses en traversant les océans mais surestime ses forces. Pendant tout le film, le découpage opposera ainsi ces visions du bateau et du grand large et les scènes d’intérieur du Bar de la Marine qui semblent ne pas figurer sur le même plan du monde.
Le scénario de Pagnol entremêle avec un sens inouï du récit l’intrigue tragique qui va se nouer autour de Fanny et de Marius et les saynètes très amusantes qui se déroulent dans le Bar de la Marine, où l’on retrouve, à intervalles réguliers, les mêmes personnages : César, le patron des lieux, à la voix tonnante et à la mauvaise foi proverbiale ; Panisse, le maître-voilier, ami d’enfance de César, un riche veuf qui fait la cour à Fanny ; Escartefigue, qui depuis des générations assure la traversée de la Canebière mais n’en sortirait pour rien au monde, fidèle compagnon des parties de cartes et de boules ; et enfin, l’inénarrable M. Brun, le Lyonnais de l’étape, souffre-douleur de ses compagnons, qui n’est pourtant pas le moins bête du lot. Tous, ils sont joués par des amis de Pagnol, Raimu, Fernand Charpin, Paul Dullac, Robert Vattier, acteurs réguliers de ses films (à l’instar des acteurs des films de Ford), ce qui contribue à conférer aux scènes les réunissant un sentiment de communauté très fort, à susciter l’impression qu’ils ont toujours été là, à Marseille, et qu’ils n’en partiront jamais, même après la fin du film. Rien ne pourra les séparer, malgré les disputes qui ponctuent chacune de leur rencontre. La colère est mauvaise conseillère, mais la rancune est le pire des défauts, et ces quatre-là ont beau être colériques, à l’exception du flegmatique M. Brun, ils ne sont pas rancuniers, et s’embrassent après les insultes. On rit de bon cœur de les voir ensemble.
Or, ce monde-là, fait de liens indestructibles et chaleureux, d’éclats de voix et de mauvaise foi, Marius, fils de César, veut justement le quitter. Il veut sortir du film, prendre la mer, disparaître à jamais. Il ne veut plus laver les verres, ranger les chaises, préparer les mandarines selon la fameuse recette de César (« quatre tiers mais de bons tiers »…). Pierre Fresnay joue Marius avec cet air buté, cette dureté minérale, qui lui appartiennent et il est admirable, comme tous les autres acteurs du film, dans ce rôle de somnambule qui ne vit qu’en rêve, qui semble ne jamais être là, avec les autres. Même lorsque Panisse entreprend de courtiser Fanny, malgré leur différence d’âge, Marius ne montre qu’une jalousie de circonstances, une jalousie née de la mémoire des moments passés avec Fanny depuis leur plus tendre enfance. Nous le voyons à l’écran, nous voyons son corps, la silhouette toujours tendue de Pierre Fresnay, toujours tendue vers quelque objectif, mais en réalité, sa tête est déjà ailleurs, voguant sur les océans à l’autre bout du monde. En vérité, ce n’est déjà plus le bateau que Marius regarde, c’est son monde intérieur, c’est sa mer intérieure. Mare nostrum.
La grande beauté du film vient du fait que c’est cet homme-là que Fanny aime à la folie. Cet homme qui n’est déjà plus là. Tandis qu’elle, Fanny, est là, à Marseille, pour toujours. On le sent bien, on ressent bien son appartenance à ce monde-là, petite marchande de coquillage et de poissons sur le port qui ne voit que Marius quand celui-ci ne voit que le bateau. L’argent de Panisse ne l’intéresse pas, le risque de devenir une mère-fille ne l’intéresse pas, les ragots ne l’intéressent pas. Son monde intérieur, c’est Marius. Ce n’est pas le mariage qu’elle désire, c’est Marius. Ni sa mère, ni Marius, ni César, ni Panisse ne peuvent le comprendre. Mais le spectateur, lui, l’a compris, grâce au jeu émouvant d’Orane Demazis, grâce à la construction si fine du scénario. Toute la dernière partie du film est une sorte de crescendo : l’obsession de Marius pour l’océan qui s’intensifie, l’amour de Fanny qui devient si fort qu’elle décide de se sacrifier pour le laisser partir, qui renonce au mariage, qui renonce à son bonheur. Mieux vaut le bonheur de Marius que le sien. Folie de Marius, mais aussi folie de Fanny, qui ne lutte plus pour le garder alors que la mer est une maitresse infidèle.
La merveilleuse construction du scénario porte ses fruits dans les dernières scènes, qui comptent parmi les plus émouvantes du cinéma français, qui nous laissent le coeur fendu pour de vrai : le bateau qui attend sur le quai, immense et royal avec ses mâts roides et ses cordages blancs, Marius fou de joie de pouvoir enfin partir, César qui fait l’article de sa chambre à coucher devant Fanny sans rien comprendre de ce qui se trame, Fanny enfin qui lutte de toutes ses forces pour donner le change, pour ne pas s’effondrer avant le départ du bateau, tandis qu’en elle, la tempête du malheur se déchaine. A la réalisation, Alexandre Korda, qui devait devenir le très grand producteur que l’on sait, fait un travail de premier ordre, en mettant toujours sa caméra à une juste distance de ses personnages. Un des chefs d’œuvre du cinéma français, qui écrivit décidément les plus belles pages de son histoire dans les années 1930.
Il ne fallait pas que ces personnages meurent. Il ne fallait pas que cette si belle histoire nous parvienne sans suite ni testament. Deux films devaient suivre, toujours écrits par Pagnol et adaptés de ses pièces de théâtre : Fanny de Marc Allégret (1932) et César (1936) réalisé par Pagnol lui-même.
Strum
Quelle époque, quand même, où un Fresnay pouvait jouer Marius, on y croyait, et 6 ans plus tard de Boieldieu, et on y croyait aussi !.
(au passage, merci de relever la subtile intelligence de M. Brun, mon éminent compatriote…).
J’aimeAimé par 1 personne
Oui, c’est fou, je me suis fait la même réflexion. Fresnay né à Neuilly… j’aime bien M. Brun ! 🙂
J’aimeAimé par 1 personne
Ping: Fanny de Marc Allégret et Marcel Pagnol : famille & fils | Newstrum – Notes sur le cinéma
Ping: César de Marcel Pagnol : vingt ans après | Newstrum – Notes sur le cinéma