Madame Bovary de Vincente Minnelli : une Emma se rêvant Cendrillon

En 1857, lors du procès intenté contre Madame Bovary de Flaubert pour outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs, le Ministère Public s’offusquait surtout, longs extraits à l’appui, des extases et du bonheur d’Emma dans les bras de ses amants, y voyant une glorification de l’adultère. Autre temps, autres moeurs : ce qui frappe d’abord le lecteur d’aujourd’hui c’est la médiocrité des Homais, des Lheureux, des Guillaumin, la cupidité et la vanité de cette notabilité de province ne pensant qu’aux affaires, qu’aux ragots, qu’à la légion d’honneur, qu’Homais finit d’ailleurs par obtenir. La plus grande des subtilités de Flaubert est d’avoir pu faire croire qu’il était un observateur neutre alors que son naturalisme se pare toujours d’ironie. Il n’est pas moins juge et partie que ses prédécesseurs et le « nous » inaugural le trahit dès les premières pages de son roman.

Cette opposition entre deux mondes, entre celui rêvé d’Emma, et celui terne d’une réalité mesquine, ne pouvait qu’intéresser Vincente Minnelli qui fit des rapports entre rêve et réalité, et de la primauté du premier sur cette dernière, le coeur de plus d’un film. De manière aussi originale que symptomatique, son adaptation de Madame Bovary (1949) débute par un prologue se déroulant pendant le procès, où Flaubert lui-même, avantageusement représenté par James Mason et sa voix suave, défend son personnage, l’évoquant comme on en parlerait au XXe siècle à Hollywood dans un film de Minnelli. Il en fait un caractère universel, celui d’une femme délaissée et emprisonnée dans sa condition, qui rêve d’un ailleurs où elle serait libre.

La Madame Bovary de Minnelli est une femme issue d’un milieu rurale et modeste se rêvant Cendrillon, s’imaginant vivre les aventures romantiques des héroïnes de roman qu’elle lisait au couvent pendant son adolescence. Prenant Charles Bovary, timide médecin de campagne, pour un prince charmant, se figurant que Yonville ressemblera à un village de conte de fées, elle s’expose aux pires déceptions. Pour elle, la réalité est pire que terne : elle est mesquine, dénuée de beauté et de grands sentiments. L’inadéquation entre la réalité et le rêve, voilà le sujet qui intéresse Minnelli ici, plutôt que celui de la médiocrité des moeurs de province dont parlait aussi Flaubert (c’était même le sous-titre de son livre). Cette inadéquation, Emma la ressent vivement car ses pas ne la mèneront jamais à Brigadoon où l’on danse, où l’on chante, où adviennent les miracles. Cet ailleurs merveilleux, elle croit pourtant l’avoir aperçu lors du bal que donne le marquis du cru dans son château de Vaubyessard, bal dont Minnelli fait le clou du film dans une longue et magnifique séquence, quand Flaubert n’y consacrait que quelques pages. Pour illustrer l’état d’esprit d’Emma lors du bal, Minnelli a l’idée géniale de montrer son reflet dans un miroir de la grande salle. Et cette image d’elle-même où elle se voit en robe de tulle blanche entourée de prétendants lui donne ce sentiment ineffable qu’elle devient enfin l’héroïne de roman qu’elle désirait être, adorable et divine, avec le monde à ses pieds. Car le miroir fait autour d’elle comme un encadrement, comme une illustration de ces romans romantiques qu’elle lisait adolescente, dont les images découpées ornent la pièce qu’elle s’est réservée dans sa maison de Yonville. Elle n’a alors de cesse de retrouver cette image magique entraperçue lors du bal dans ses amours avec Rodolphe. Elle la retrouvera quand elle se mirera dans le miroir du salon du manoir de Rodolphe. Sa liaison à Rouen avec le clerc de notaire Léon Dupuis n’en est déjà plus qu’une vision dégradée, et le miroir brisée dans lequel Emma se voit dans une chambre d’hôtel sordide anticipe sa chute et déchéance finale, qui la précipite dans une honte telle que la mort, dernier de tous les rêves, reste la dernière échappatoire.

Au fond, l’Emma de Minnelli est autant prisonnière de la vie de province et de sa condition de femme, que de son rêve d’un ailleurs magique et inaccessible : elle est pareille aux Ensorcelés d’Hollywood dont Minnelli allait raconter l’histoire trois ans après, les Jonathan Shields et les Georgia Lorrison qui poursuivent eux aussi des rêves, dont les murs sont eux aussi ornés de blasons et d’images obsédantes, et qui se mirent eux aussi dans des miroirs. Flaubert faisait aussi voir cette dimension du personnage, et Minnelli reprend à haute voix cette pensée de l’Emma du livre, quand elle devient mère, qui la fait désirer avoir un garçon pour qu’il soit libre de ses actions et non plus emprisonné par la société comme une femme de l’époque, mais de manière moins directe et ce qui cause la perte du personnage du roman, c’est d’abord « l’ennui » terrible qu’elle ressent dans cette vie médiocre où elle se retrouve seule et démunie face à ses désirs d’étreintes passionnés et ses rêves perdus.

Jennifer Jones, et son merveilleux visage de princesse au casque de jais, à la fois doux et obstiné, est l’incarnation idéale d’Emma telle que la voit Minnelli. Louis Jourdan, dans un de ses rôles habituels de séducteur un peu lâche, et le solide Van Helfling, assez émouvant en Charles Bovary, complètent la distribution. Une belle adaptation où Minnelli parvient à faire sien le récit sans le trahir.

Strum

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6 Responses to Madame Bovary de Vincente Minnelli : une Emma se rêvant Cendrillon

  1. Avatar de princecranoir princecranoir dit :

    Très beau texte. Je ne connais jusqu’ici que la version Chabrolienne, mais il le tarde désormais de rencontrer cet vision a la Minelli qui apparamenr s’accorde à Flaubert. Jennifer Jones en Emma me rappelle qu’elle aurait aussi pu être une « Laura ». Et nul doute que Gene Tierney aurait pu être une magnifique héroïne flaubertienne.

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  2. Avatar de ideyvonne ideyvonne dit :

    C’est, selon moi, la meilleure version !
    Je n’ai jamais pu voir celle de 1933 de Jean Renoir, mais je ne désespère pas 🙂

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