
Tâche ardue que d’adapter Portrait de femme, peut-être le plus beau roman d’Henry James, et par conséquent, l’un des plus beaux livres de toute la littérature anglo-saxonne. Bien que le film déçoive un peu ou ne soit que partiellement réussi, Jane Campion aborde le récit de James de la manière la plus honnête possible, en s’appropriant l’histoire afin de la raconter d’un point de vue féminin, le sien. Portrait de femme était un livre féministe avant l’heure puisqu’il racontait l’histoire d’une jeune Américaine aspirant à découvrir le monde en faisant fi des conventions et des interdictions s’imposant aux femmes dans la bonne société du XIXe siècle. Néanmoins, James nous présentait son héroïne, Isabel Archer, à travers le regard de son cousin tuberculeux Ralph Touchett, qui l’observait de loin, mi-goguenard, mi-amoureux, comme le sujet d’une expérience sociale et culturelle que l’on pourrait formuler ainsi : une femme peut-elle vivre librement en 1872, autrement que sous la conduite des hommes ? La maladie de Ralph, son incapacité à mener une vie active, en faisait un personnage typiquement « jamesien », situé en marge, vivant par procuration à travers Isabel : à défaut de pouvoir l’épouser, il convainquait son père de lui léguer une fortune pour lui donner les moyens de vivre libre, ne pouvant prévoir qu’elle n’en ferait pas le meilleur usage en se laissant duper par un homme convoitant son héritage.
De manière caractéristique, Jane Campion débute son récit de façon très différente : à partir du surplomb du présent, à travers des images de jeunes filles de notre temps, filmées en noir et blanc, qui regardent le spectateur en regard caméra. Elles ne subissent plus les contraintes et les abus qui ont pesé sur elles pendant des millénaires, et ce sont des femmes comme Isabel qui ont oeuvré à leur libération. Ce contrechamp annonce d’emblée que cette histoire d’un temps révolu, du moins en occident, sera exclusivement une histoire de femmes, celle d’Isabelle en premier lieu, et non celle de Ralph, qui est certes toujours présent, toujours attachant, mais qui a moins d’importance que dans le roman. Ce prologue est filmé en noir et blanc, la première d’une série d’afféteries stylistiques – ralentis, mouvements de caméra ostentatoires, angles en diagonale, plans filmés à travers des verres déformants – qui émaillent le film à intervalle régulier et le rendent moins beau qu’il aurait dû être. Ces expérimentations visuelles jurent avec la narration classique d’un récit fidèle au roman dans son ensemble. Leur origine réside à mon avis moins dans une volonté forcée de moderniser James à tout prix, ou dans des fautes de goût de la réalisatrice, que dans le désir de Jane Campion de porter un jugement sur cette histoire, de dire sa saleté et son iniquité, son déséquilibre du point de vue des relations humaines, de faire voir qu’Isabel devient une prisonnière. Le monde entier est pour elle une prison, et même Rome et Florence, filmées à contre-jour à partir d’intérieurs décatis, apparaissent ici lugubres. Car l’histoire de Portrait de femme est aussi ingénieuse qu’atroce. C’est l’histoire d’une femme abusée, humiliée, enfermée dans une cage par un mari uniquement occupé de sa propre personne, qui traite les femmes comme des objets ; l’histoire d’une femme qui paie un prix douloureux pour l’exercice de sa liberté. Dans le livre, la finesse des observations psychologiques de James, son habileté de conteur à la langue élégante, toujours soucieux de recourir au mot juste, peuvent quelque peu atténuer les malheurs d’Isabel aux yeux du lecteur, puisqu’il entre dans le roman plus d’ironie que dans le film. Du reste, Portrait de femme n’est-il pas aussi l’histoire d’une femme capricieuse qui confond esprit de contradiction et exercice de son libre arbitre, et qui réussit l’exploit de refuser deux demandes en mariage formulées par des hommes dignes, riches et bons (le Lord anglais Warburton, et l’industriel américain Caspar Goodwood) pour se jeter dans la gueule du loup, celle ouverte par le premier dandy venu, le sinistre et cynique Gilbert Osmond ? Ah, difficile exercice de la liberté que donne l’argent des Touchett dont Isabel se trouve soudain pourvu. Elle est candide et, comme tous les personnages américains de James, vaniteuse et inconséquente. Mais pouvait-elle deviner et percer à jour l’incroyable intrigue tissée autour d’elle par Mme Merle, la femme qui complote pour la faire épouser Osmond ? Même le lecteur (et sans doute le spectateur) est surpris quand il apprend la vérité sur les raisons pour lesquelles cette dernière trahit Isabel.
Dans le livre, James suggère qu’Isabel épouse Osmond dans un élan de bonté : elle veut financer les travaux artistiques de cet esthète démuni, lui accorder ce dont il est dépourvu. En somme, exercer sa liberté de femme, ce serait donner à un autre cet argent dont elle a hérité sans raison apparente, plutôt qu’accepter que les hommes riches qui la courtisent la rendent dépendante de leur générosité et tributaire de leur bon vouloir. Cela peut s’entendre et James rend le choix d’Isabel concevable à défaut d’être raisonnable. Jane Campion arrête souvent ses scènes avant le terme que lui assignait James et il n’est parfois pas facile de démêler dans le film les secrets des uns et des autres, la cinéaste devant simplifier, adaptation cinématographique oblige, le complexe entrelacs tissé par James entre ses personnages. Néanmoins, là aussi parce qu’elle raconte ce récit avec son point de vue de femme, Campion donne à voir une autre raison possible au comportement d’Isabel, qui tient à une certaine frustration sexuelle. Elle introduit dans le film des images mentales – totalement absentes chez le chaste James – d’Isabel s’imaginant faire l’amour avec les hommes qui la poursuivent de leurs assiduités. Car comme toutes les jeunes femmes de la bonne société de l’époque, Isabel est encore vierge au début du récit. Elle n’a jamais connu le corps d’un homme et cette attente suscite en elle des fantasmes échappant au contrôle de sa raison. Il ne s’agit pas d’une trahison de James, mais d’une tentative de Campion d’imaginer ce que peut ressentir sa jeune héroïne en tant que femme. Dans Mémoires d’une jeune fille rangée, le premier tome de sa monumentale autobiographie, Simone de Beauvoir a raconté en détail les visions charnelles qui l’assaillaient adolescente, et ses sorties nocturnes avec des hommes peu recommandables qui lui valurent quelques frayeurs – selon ses propres mots, elle en avait « assez d’être un pur esprit« . Il en va sans doute de même pour Isabel et la frustration sexuelle qu’elle ressent lui fait préférer le charme singulier et venimeux du dangereux Osmond aux fades manières de Lord Warburton et à l’amour sans espoir de son cousin Ralph. Le seul homme qui pourrait la faire changer d’avis, c’est Caspar Goodwood, justement parce que sa virilité la trouble quand il lui caresse le visage. Mais Goodwood est trop fruste pour elle, pas assez patient et habile aussi ; il n’est pas de taille à lutter contre un séducteur aussi dénué de scrupules qu’Osmond.
Dans la deuxième partie du récit, qui suit le mariage, Jane Campion montre très bien, tout comme James, comment Isabel se retrouve démunie face à Osmond. Sa droiture et les conventions du temps la somment de rester soumise à ce mari odieux, et à certains égards diabolique – rares sont les acteurs à pouvoir jouer le diable aussi bien que John Malkovich. Malgré les humiliations qu’il lui fait subir et ses prétentions à contrôler ses faits et gestes, Isabel se soumet, prête à accepter les conséquences de son choix et incapable de se délier des engagements d’union qu’elle a pris devant Dieu. Sort d’autant plus terrible que, contrairement à ce qui se passe chez James où Osmond est un serpent qui humilie mais ne frappe pas, Campion fait subir à Isabel des violences physiques des mains de son mari. Mais c’est peut-être la condition de la fille d’Osmond qui est la plus émouvante : tout à son désir de contrôler entièrement la pensée et les gestes des femmes, il enferme Pansy dans un couvent afin de la briser, jusqu’à ce que son unique désir soit celui de plaire à son père, qui recherche pour elle un riche parti. La prison dans laquelle tombe Isabel n’est donc pas la pire. Celle de Pansy la dépasse en sévérité et en brimades psychologiques. Mais contre toute attente, c’est peut-être Mme Merle qui est enfermée dans la prison mentale la plus terrible alors même qu’elle parait être libre, traitant d’égal à égal avec Osmond. Cet incroyable personnage, cause de la perte d’Isabel, que l’on commence par détester et que l’on finit par plaindre, passe durant le récit du statut de Mme de Merteuil livrant l’oie blanche Isabel à Osmond/Valmont à celui de victime des circonstances quand on apprend la vérité sur son compte et l’enfant caché que la société hypocrite d’alors l’empêche de reconnaître comme sien. Jane Campion la regarde avec la plus grande compassion et en fait une femme crucifiée par son époque dans un plan où elle partage le cadre avec le Christ sur sa croix. Pour survivre, Mme Merle a dû se faire dure et dissimulatrice, mais elle en souffre d’autant plus. Ce film est l’histoire de femmes en cage et elles sont au moins au nombre de trois, quatre même si l’on compte la soeur d’Osmond. Néanmoins, c’est le sort d’Isabel qui importe en premier lieu à Jane Campion. C’est une femme dont l’ardeur est brisée par les hommes et les conventions sociales. Dans un plan de fuite qui résume sa condition, la réalisatrice arrête sa course devant le seuil d’une maison, comme s’il s’agissait de dire qu’Isabel restera figée au seuil d’une époque à venir qui reconnaitra enfin aux femmes le droit d’être libres, mais qu’elle-même ne connaîtra jamais. Dommage qu’un énième et malheureux ralenti ne vienne gâcher cette dernière vision.
Nicole Kidman, aux grands yeux bleus embués, joue Isabel avec un esprit farouche qui rend bien compte de la candeur et de l’orgueil de son personnage, moins sans doute du caractère intellectuel que James lui attribue. Mais sa faculté à faire voir combien elle souffre, tout en conservant son maintien et sa dignité de grande dame, finit par convaincre le spectateur. Quant à la toujours excellente Barbara Hershey, c’est une parfaite Mme Merle, c’est-à-dire une femme obligée de susciter l’illusion qu’elle exerce un parfait contrôle sur soi-même pour ne pas sombrer dans le désespoir.
Strum
PS : cet article a également été publié dans le septième numéro de la revue Zoom Arrière, consacré à Jane Campion, que l’on peut commander ici : https://zoomarriereboutique.blogspot.com/2023/05/za7-jane-campion.html
( re-)Vu récemment sur Arte … en effet une très belle adaptation personnelle. En effet le ralenti de la fin est un chouia de trop.
J’aimeAimé par 1 personne
Effectivement, les afféteries stylitiques nuisent au film.
J’aimeAimé par 1 personne
Après l’avoir parcouru dans les pages de Zoom Arrière n°7 (excellente revue), je me régale à nouveau de cet article sur un film que je n’ai pris le temps de revoir depuis sa sortie en salle. N’étant à l’époque pas un familier de l’auteur du « Tour d’écrou » je n’ai sans doute pas su apprécier « Portrait de femme » à sa juste valeur. Les choix formels de mise en scène m’avaient alors déplu, et j’avais trouvé son style bien plus baroque que dans « la leçon de piano ». Et puis je n’étais pas tellement fan de l’interprétation de Nicole Kidman. « Bright Star », autre film en costume, autre récit de femme, m’avait semblé être le film de la résurrection pour Campion.
Néanmoins, en lisant ton superbe article, me vient l’envie d’y revenir.
J’aimeJ’aime
Merci ! Un article écrit il y a quelques mois en effet. Je suis débordé et n’ai plus le temps en ce moment. Je n’ai même pas eu l’occasion de parcourir la revue (et donc de lire ton propre article). Je ne suis pas très amateur non plus des effets de mise en scène de Campion dans ce film.
J’aimeAimé par 1 personne
Je n’aime pas ce film que je me suis pourtant « forcée » à revoir lorsqu’il est passé récemment à la télé me souvenant qu’il ne m’avait pas plu à sa sortie.
Je l’ai peut-être UN PEU plus apprécié qu’il y a 27 ans mais sans plus.
Je ne comprends pas comment cette sotte d’Isabel peut être taxée de féministe. Elle est profondément horripilante surtout dans le jeu de Nicole avec ses grands yeux embués et son jeu outré.
Peut-être est-elle différente sous la plume d’Henry et j’en veux à Jane de m’avoir éloignée du roman que je n’ai du coup pas eu envie de lire. J’y remédierai peut-être après t’avoir lu.
Et pour moi le plus grand c’est Thomas Hardy (Tess, Loin de la foule déchaînée et le plus merveilleusement douloureux de tous Jude l’obscur).
Mais comme je n’ai pas lu James…
J’aimeJ’aime
Merci. Ma lecture du livre influence profondément ma vision du film je pense. Le livre est bien supérieur au film mais ma connaissance des personnages me rend peut-être plus compréhensif des choix faits par les personnages dans le film. James, c’est extrêmement différent de Thomas Hardy, cela n’a vraiment rien à voir. Je suis plus sensible à James mais je ne sais pas s’il te plairait autant qu’à moins, tu pourrais trouver qu’il manque de passion et de vie. Je conseille surtout les nouvelles de James qui figurent parmi les plus belles jamais écrites, moins ses « grands » romans, qui sont un peu longs. Sinon, tu peux lire deux romans plus courts de James qui sont très beaux : Daisy Miller et Washington Square.
J’aimeJ’aime
En effet, si ça manque de passion… Hardy c’est la passion dans tous ses états.
Je viens de regarder, James a écrit 800 000 nouvelles. Par lesquelles commencer ?
J’aimeJ’aime
La bête dans la jungle par exemple. Ou les Papiers d’Aspern. Mais lis Daisy Miller aussi qui est un roman court. Je voulais dire que chez James, les passions sont contenues, impuissantes, décevantes, elles sont très présentes intérieurement ainsi que les sentiments, mais elles peinent à se matérialiser dans des étreintes physiques. Ce qui le sépare certes de Thomas Hardy. Mais la finesse de James et sa mélancolie rattrapent tout.
J’aimeJ’aime
J’ai noté ces trois titres. Merci.
En ce moment je me régale sur le dernier Dennis Lehane (rien à voir donc), Le silence. Un page turner, un portrait de femme remarquable.
J’aimeJ’aime