
Le Mage du Kremlin de Giuliano Da Empoli pouvait se lire comme une mise en garde prolongeant, sous une forme semi-romancée, semi-historique, Les Ingénieurs du chaos du même auteur, un essai sur la manipulation de l’opinion par les partis populistes. Da Empoli imaginait une rencontre avec un certain Vadim Baranov, double fictif de Vladislav Sourkov, le conseiller politique bien réel de Vladimir Poutine. Il donnait la parole à Baranov/Sourkov sans contrepoint, ni recul, si ce n’est celui du lecteur averti et désireux de voir illustrées les thèses de Da Empoli sur la désinformation.
Olivier Assayas et son co-scénariste Emmanuel Carrière adaptent avec trop de fidélité le livre, sans modifier sa structure ni son dispositif narratif : on y retrouve cette idée fort peu cinématographique d’un dialogue entre Baranov reclus dans sa datcha et un journaliste ou chercheur occidental sur lequel on ne sait rien. Davantage un monologue en vérité : l’ancien conseiller de l’ombre égrène avec complaisance ses souvenirs et les différents moments de l’ascension politique de Poutine (son avènement sous Eltsine, la Guerre de Tchétchénie, le drame du sous-marin Koursk, l’invasion de la Crimée, etc.).
Cette approche soulève plusieurs difficultés. Premièrement, un sentiment de gêne : le film est entièrement dépourvu de contrechamp. Personne ne contredit Baranov (les interventions du chercheur servant surtout à relancer le récit), ni ne propose une autre vision de la politique et de l’histoire que celle donnée par le pouvoir russe, le film observant Poutine avec une certaine fascination, et semblant même lui trouver, par moment, des circonstances atténuantes. Ce qui pouvait fonctionner dans un livre, où le contrechamp est en réalité le lecteur lui-même, fort de ses répliques intérieures et de sa maitrise du temps, ne peut opérer de la même manière au cinéma où le pouvoir de l’image est bien trop grand et où le temps est contrôlé par le metteur en scène. Le dernier plan ne change rien à l’affaire. Deuxièmement, une impression de survol glacé, qui n’est pas étrangère à cette absence de contrechamp : tout va bien trop vite, et la masse narrative est à la fois trop importante et trop condensée, pour que les faits rapportés s’incarnent en une dramaturgie cinématographique propre à susciter l’adhésion (malgré l’histoire d’amour avec Ksénia, trop intermittente). Troisièmement, et en dernier lieu, un sentiment d’ennui : on finit par se désintéresser d’une histoire que l’on connait déjà, qui semble hésiter formellement entre le documentaire et le récit édifiant, et dont nous ne percevons que la surface à peine ébréchée. Enfin, se trouve accentué un défaut du livre, à savoir une certaine difficulté à nous faire comprendre les motivations de Baranov, en raison de l’interprétation tout en retenue et peu crédible de Paul Dano, qui ne permet pas de cerner son personnage. L’interprétation de surface de Jude Law ne permet pas davantage d’en savoir plus sur Poutine.
Je crains que ce qui précède ne donne que peu de raisons de voir le film à ceux qui connaissent déjà le livre. A ceux qui ne connaissent rien du Mage du Kremlin, je conseillerais plutôt de lire le livre.
Strum
Je suis 100% d’accord avec vous. J’enseigne en plus cette période aux élèves en hggsp, je connais la plupart des événements et leurs traces documentaires et j’ai donc eu d’autant plus l’impression d’une énumération sans distanciation, sans réflexion, sans axe clair (pourquoi par exemple reconstituer des archives et pourquoi en avoir montré d’autres telles quelles? Pourquoi prétendre faire un film historique si c’est pour ajouter des éléments fictifs?) A cela j’ajoute que j’aime beaucoup Paul Dano mais j’ai trouvé son personnage inconsistant. Et que le fait de faire jouer des russes par des américains m’a profondément agacé. Personne ne s’est demandé ce que ça aurait fait au public occidental si « The Apprentice » avait été tourné en Lettonie avec Iouri Borissov dans le rôle de Roy Cohn par exemple? Je n’ai pas lu le roman mais peut-être que ça passe mieux en livre. En tout cas j’ai regretté mon choix d’être allé le voir à la place de « Hamnet » que j’ai tellement plus aimé.
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