A Normal family de Hur Jin-ho : regards orientés

Fort d’un scénario très bien construit (dont je révèle ici certains détours), A Normal family de Hur Jin-ho déjoue les attentes du spectateur en tirant partie de ses prédispositions. Le film s’articule autour d’un fait divers sordide (deux frères, un avocat et un médecin, apprennent que leurs enfants ont battu à mort un sans-abris) et soumet à notre jugement le dilemme suivant : les parents doivent-ils dénoncer leurs enfants criminels ? Le suspense qui nait de cette interrogation ne trouve pas son origine dans la question de la culpabilité des deux enfants qui ne fait aucun doute. Dépourvus de tout germe de morale, insensibles à la vie d’autrui, pervertis par une consommation abusive de ces vidéos extrêmement violentes que distille le brouillis des réseaux sociaux, qui faussent la perception du réel, ils vivent dans un monde parallèle où les écrans font office de fenêtres déréalisantes sur le monde. La figure du parent n’est plus pour eux modèle ou contre-modèle, elle n’est qu’une ombre, qu’une forme du monde parmi d’autres, qu’un distributeur de billets. Si le film s’arrêtait à ces considérations sociologiques, il n’aurait pour seul intérêt que de montrer que les adolescents sud-coréens sont sujets aux mêmes dérives que les adolescents occidentaux.

Non, les enfants du film ne forment pas la matière dramatique d’où surgit le suspense, ni ce qui intéresse au premier chef le réalisateur. Ce sont les deux frères qui sont au coeur du film. L’ainé, un avocat pénaliste très bien rémunéré, semble de prime abord moins vertueux que son cadet, un chirurgien qui sauve des vies. C’est que très habilement, le prologue du film nous a montré un autre fait divers, de violences routières celui-là, où un jeune automobiliste débile et arrogant en écrase un autre volontairement à l’issue d’un différend. L’avocat, faisant son travail, défend l’assassin en plaidant l’homicide involontaire, et en suggérant à sa fripouille de client de conclure une transaction financière avec la famille de la victime – complication supplémentaire, le frère chirurgien opère la petite fille blessée dans l’accident. L’un s’emploie donc à sauver l’assassin, l’autre la victime. Ajoutons que c’est le cadet qui s’occupe de leur mère tyrannique et impotente, ou plutôt son épouse qui sert de souffre-douleurs à cette dernière.

Ce partage des tâches oriente le regard du spectateur. Il lui parait dès lors naturel que ce soit le cadet, le plus vertueux en apparence, qui souhaite dénoncer les enfants criminels pour faire triompher la justice, tandis que l’ainé réfléchisse aux moyens de les disculper. Dans ce jeu de dupes, les épouses ont leur rôle à jouer,. On est au départ plus enclin à se ranger du côté de l’épouse du chirurgien, qui non contente de s’occuper vaillamment de la belle-mère s’engage dans des activités humanitaires, que de celui de la seconde femme de l’avocat, qui travaille à parfaire son corps de mannequin. Mais les apparences ne sont pas la réalité, et il y a loin de l’énonciation des principes à leur application.

Car peu à peu, les rôles vont s’inverser, et la conscience de l’avocat va finir par le guider plus que celle de son frère supposément plus vertueux, qui en appelle à Dieu par la prière sans plus agir. De sorte que c’est l’avocat argenté qui va s’intéresser au destin du sans-abris battu à mort, aider sa mère miséreuse et décider in fine de dénoncer sa fille, alors que le chirurgien qui prétendait au départ le dénoncer, va se faire rempart de son fils, qu’il va vouloir, coûte que coûte, quelque soit le prix à payer pour lui-même et pour les autres, préserver de la honte de la dénonciation et de la prison. De même, la jeune épouse trop belle que l’on croyait superficielle va se révéler être pleine de bon sens – il faut dire qu’elle n’est pas mère des enfants… – tandis que le vernis de surface de la femme du chirurgien va craquer dans un torrent de ressentiments. De ce renversement de situations et de rôles, on peut tirer quelques observations et remémorations.

Premièrement, tout autant que les enfants conditionnés par la violence et la rumeur des réseaux sociaux, nos jugements sont modelés par ce que nous voyons, et si nous sommes enclins à croire que le frère avocat aura un comportement moins moral que celui de son cadet, c’est parce que notre regard a été orienté par le début du film. Ce faisant, nous avons oublié qu’en défendant cet arrogant chauffard, en lui suggérant un récit de défense, il faisait son métier d’avocat car lui-même n’a pas vu les images véritables de l’accident dont nous avons été les témoins. Ne dit-il pas à son frère chirurgien, après qu’il ait sauvé la petite,  » tu as fait ton travail » ? Lui aussi fait le sien, un travail d’avocat, quand bien même il le fait un peu trop bien et en choisissant des clients fortunés. Deuxièmement, il serait trop commode de faire endosser aux seuls réseaux sociaux la responsabilité de la violence, car c’est dans le monde réel qu’elle a ses racines. Examinons le personnage de la mère des deux frères, observons la violence de cette femme qui ne se contrôle plus, qui a des gestes de colère et la parole venimeuse quand elle s’adresse à sa belle-fille ou à son cadet. La violence n’est peut-être pas étrangère à cette famille dite « normal » et peut-être a-t-elle aussi par le passé planté ses crocs ailleurs, les enfants ayant alors reçu en héritage un terrain propice à sa propagation. Une violence verticale – du père aux enfants – comme horizontale entre frères. Ecoutons la mère encore en parlant du cadet, même si le grand âge n’est sans doute pas étranger à ses diatribes : méfiez-vous de lui, il est capable de tout. De cet homme en apparence admirable, nous ne nous sommes peut-être pas assez méfiés ou nous avons trop voulu croire à ses vertus. Peut-être, dis-je. Quoiqu’il en soit, la violence est de ce monde, c’est elle qui transperce les vitres transparentes du film, qui parcourt les réseaux virtuels et les routes de goudron.

Troisièmement, cette inversion des rôles en cours de film est la même qui intervient dans Memories of murder de Bong Joon-ho, autre film coréen aux ambitions sociologiques, où les deux policiers, celui des villes et celui des champs, intervertissaient aussi leur rôle en cours de film. Et à l’instar de Parasite du même Bong, mais sans la dimension satirique chère à ce dernier, la mise en scène du film incarne ici la forme du monde, avec ses configurations de plan où la transparence des vitres rend compte du véritable sujet, horizontal, du récit (à savoir les rapports entre les deux frères, plus que ceux entre parents et enfants, puisque ces derniers sont inexistants, et c’est bien le problème) et des illusions d’une société purement transparente puisque l’on a beau avoir de moins en moins de vie privée, le mystère des êtres, en particulier le mystère des enfants pour leurs parents, reste insondable, ce mystère là ayant été épaissi plutôt qu’éclairci par les réseaux sociaux.

Quatrièmement, il y a dans la décision de l’avocat de dénoncer sa fille quelque chose de juste mais aussi d’effrayant. De juste : cette adolescente habillée en petite fille modèle a un an de plus que son cousin qui est notoirement fragile et victime de harcèlement scolaire, et s’il fallait attribuer des degrés de responsabilité dans le meurtre, à supposer que cela soit possible, la sienne ne serait pas mince. D’effrayant : ce père qui dénonce, a-t-il pris la peine de confronter sa fille, de lui parler ouvertement, de lui faire prendre conscience de l’horreur de son geste ? C’est ce que le film ne montre pas, alors même que le chirurgien a tenté, lui, de parler ouvertement du meurtre à son fils en essayant de marchander son silence pour entendre la promesse que son fils va devenir un homme bon. Le meurtre du sans-abri n’aurait alors pas été vain selon sa logique paternelle et il veut croire à ce rachat qui est un peu le sien. C’est que les deux frères ne sont pas dans la même situation. Le chirurgien a un seul fils et n’en aura vraisemblablement pas d’autre. S’il le perdait, il perdrait toute espérance future. Au contraire, l’avocat vient d’avoir un bébé avec sa nouvelle épouse, qui comme tout bébé contient la promesse d’un monde meilleur. Qu’il perde sa fille sans conscience, il lui resterait toujours ce bébé, cette nouvelle vie, et c’est peut-être pour préserver ce nouvel enfant, cette nouvelle vie, de tout risque de corruption ou de contamination par son effarante demi-soeur – risque réel si l’on en croit la vidéo qui scelle le sort des enfants où la fille montre au bébé les images dégradantes – qu’il décide de sacrifier sa première fille. En somme, l’avocat se ferait juge sacrifiant ou punissant un enfant pour sauver l’autre, au nom d’une idée du juste distincte de sa conscience professionnelle (qui l’incite à faire libérer un assassin au moment même où il condamne sa propre fille, n’acceptant pas d’elle ce qu’il accepte des autres). Il fait peut-être bien son travail d’avocat (tu as fait ton travail), mais en ce qui concerne son travail de père, il y aurait sans doute à redire. Les enfants défaillants du film sont ceux de parents défaillants, qui regardent aussi, comme leur progéniture, leur téléphone portable en mangeant. Plusieurs questions donc que celles posées par ce film au scénario aussi retors qu’efficace, certes non dénué de schématisme, et doté d’une fin qui tombe comme un couperet.

Strum

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6 Responses to A Normal family de Hur Jin-ho : regards orientés

  1. Avatar de Remy Remy dit :

    Salut,

    Merci pour ta critique sur laquelle j’ai 2 points de désaccord.

    D’abord la violence de la mère est la conséquence de sa dégénérescence mentale. Malheureusement c’est inhérent à ce type de sénilité. Impossible d’y voir la preuve d’une violence antérieure à cette pathologie.

    Ensuite, l’avocat ne pense pas sacrifier sa fille en la dénonçant. Au contraire, il estime lui donner une chance de se sauver en prenant conscience de la gravité de son acte. Vertu rédemptrice de la sanction pénale dont on peut discuter mais je suis assez d’accord sur le fait qu’un acte impuni incite à la récidive, surtout lorsque son auteur est aussi inconscient de son crime que le sont les deux gamins.

    En tout cas, c’est l’avocat qui se conduit sur ce plan en véritable chrétien attaché au juste châtiment et non son frère

    Là où la situation est intéressante, c’est que l’avocat agit en contradiction avec sa pratique professionnelle qui le conduit précisément à faire échapper ses clients à toute condamnation comme l’exemple du chauffard le montre.

    L’étique professionnel n’est pas la morale privée et ces deux notions peuvent donc se contredire complètement.

    De façon générale, j’ai trouvé le film intéressant mais trop schématique y compris dans son renversement des rôles final qu’on voit tout de même venir de loin tant l’opposition de départ est caricaturale pour ne pas être remise en cause à un certain moment

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci pour ton commentaire. Peut-être pour la mère, disons que j’émets des hypothèses, mais ses diatribes interviennent dans un contexte particulier, et peuvent donc être interprétées comme possédant une résonance particulière.
      S’agissant de la vertu rédemptrice de la dénonciation, je serais plus sensible à ton argumentaire s’il essayait de parler à sa fille. Or, il n’existe aucune scène de dialogues entre le père et la fille où il essaierait de la convaincre de la gravité de son acte et nous permettant d’imaginer qu’il accorde à cette dénonciation la vertu rédemptrice que tu lui attribues. Disons que de ta part, il s’agit aussi d’une hypothèse.
      Oui, pour l’apparente contradiction entre sa pratique et sa dénonciation mais je la résous avec mon idée qu’il sacrifie l’avenir de sa fille poussé par le degout de ce qu’elle a fait et que son idée du juste – il n’accepte pas de sa fille ce qu’il accepterait peut-être d’un autre – est distincte de sa conscience professionnelle. Le scénario n’est pas sans schématisme mais est quand même très efficace même si des signes annonciateurs préludent au retournement.

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  2. Avatar de lorenztradfin lorenztradfin dit :

    Sixième : à la lecture de ton avis je regrette encore plus amèrement de ne pas l’avoir vu ( disparu de nos écrans ici).

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  3. Avatar de 2flicsamiami 2flicsamiami dit :

    Un film passionnant sur le plan sociologique. La décision finale de l’avocat de livrer sa fille aux autorités, alors que son frère s’était enfin fait à l’idée de garder le silence, démontre que ce sont ceux détenant le pouvoir qui décident de l’ordre des choses.

    J’ai d’ailleurs un problème avec la fin du film : j’ai eu l’impression que le réalisateur tirait à la ligne, qu’il refusait de lâcher son intrigue pour jouer les prolongations. Il est d’ailleurs étonnant qu’il ne se soit pas accorder quelques minutes supplémentaires pour montrer le parcours pénal du chirurgien, qui aurait permis de creuser davantage encore son propos.

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