
Dans Qu’est-ce qu’une nation, son discours de 1881 à la Sorbonne, passé à la postérité, Renan affirme notamment que « l’oubli, et je dirais même l’erreur historique, est un facteur essentiel de la création d’une nation ». Cette affirmation paradoxale explique les lois d’amnistie qui suivent les guerres civiles et les régimes de dictature, lorsque l’appareil d’Etat a été impliqué dans des exactions à l’encontre de sa propre population : il s’agit de recouvrir du manteau de l’oubli ce qui s’est passé, du moins partiellement, pour continuer à vivre ensemble. C’était l’objectif poursuivi par la loi d’amnistie de 1979 qui suivit la dictature militaire au Brésil, garantissant aux policiers et aux militaires de l’ancien régime une absence de poursuites. Dans Je suis toujours là (2025), Walter Salles raconte le rapt en 1971 de l’ancien député Rubens Paiva par la police politique du régime. Une « loi des suspects », de ces lois que l’on retrouve dans tous les régimes dictatoriaux, avait été votée qui autorisait les incarcérations arbitraires, dont celle de Paiva. Sa mort n’est pas montrée par Salles (Paiva mourut sous la torture dans des conditions non élucidées), c’est sa disparition qui est racontée, à travers les yeux de sa femme Eunice.
C’est un film relativement simple en apparence, qui se compose de trois parties, la première décrivant la douce vie des Paiva et de leurs cinq enfants, la deuxième les interrogatoires d’Eunice, la dernière le retour à la vie de cette famille meurtrie. Relativement simple car le récit en est linéaire et la chute attendue, mais cette simplicité n’est qu’apparente, cette prévalence de l’apparence des choses sur la réalité étant justement un des sujets du film. Salles montre qu’il est possible de traverser un temps de dictature sans se rendre compte de ce qui se trame sous la surface, derrière le voile des apparences. La famille Paiva est une famille heureuse qui vit dans une magnifique maison le long de la plage de Bofatogo à Rio (Salles filme la véritable maison de Rubens Paiva) ; les fêtes d’anniversaire, les rires des jeunes filles, la douceur de l’or du soir qui tombe, dessinent les formes de leur vie. De temps à autre, un hélicoptère gronde à l’arrière-plan, un camion militaire longe la plage, et il y a bien cette scène où la voiture de Veronica, l’ainée des enfants, est arrêtée par des militaires pour un contrôle d’identité, mais rien qui trouble outre-mesure le bonheur d’Eunice. Du reste, Rubens ne se départit jamais d’un sourire serein, et si le spectateur se rend compte qu’il mène une activité clandestine à côté de son cabinet d’architecture, sa femme Eunice ferme les yeux sur ce qui pourrait troubler son bonheur. L’arrestation de Paiva est un coup de tonnerre qui lézarde irrémédiablement la surface du tableau. Plus jamais Eunice ne pourra regarder le monde comme avant, comme le montre cette scène qui suit l’enlèvement de Paiva où elle offre des glaces à ses enfants, et se rend compte, maintenant que la solitude a défait sa vie, qu’autour d’elle, dans le salon du glacier, tout le monde continue à mener une existence normale, ignorant ou insoucieux des prisons secrètes de la dictature. Mais son regard à elle est dessillé, elle a percé la réalité à jour, et aperçoit à travers elle les caves où sont torturés les opposants du régime, les geôles où elle a croupi. Au fond de la réalité figure une trappe où Eunice est tombée.
Dans son très beau film L’Histoire officielle (1983), Luis Puenzo racontait aussi l’histoire d’une femme ignorante au début des méfaits d’une dictature, en Argentine cette fois. Alicia, l’héroïne de Puenzo était montrée comme victime de la propagande du régime, ne soupçonnant pas dans sa candeur que des enfants puissent avoir été volés à des femmes prisonnières politiques. Le cas d’Eunice dans Je suis toujours là est un peu différent. Elle est bien plus consciente qu’Alicia des dangers qui l’entourent. Elle sait ou pressent qu’autour d’elle, des droits sont bafoués, des hommes et des femmes brisés. Elle voit les camions militaires qui passent à l’arrière-plan, les hélicoptères qui déchirent le ciel bleu ; ses regards en biais suivent son mari quand il reçoit une enveloppe, répond au téléphone à tel autre militant. L’affiche du film le dit bien qui la montre avec un regard inquiet échappant à l’objectif. Mais Eunice ne dit rien, ne s’ouvre pas à Rubens de ce qu’elle devine, non seulement parce que seule lui importe la sécurité de sa famille, mais aussi parce que culturellement, les mœurs de l’époque considéraient que la place d’une épouse était à la maison. De ce point de vue, Je suis toujours là – comme L’Histoire Officielle – raconte aussi l’histoire de l’émancipation d’une femme, car Eunice sera contrainte après la disparition de son mari de prendre la relève en devenant avocate, de prendre son destin en main, qui lui fut imposé ce jour funeste où Rubens fut enlevé.
Une autre différence sépare les deux films, qui tient à leur régime d’images, et à leur appartenance historique divergente. L’Histoire Officielle se déroulait dans un entre-deux historique, au moment où s’achevait la dictature militaire en Argentine et Puenzo mêlait à sa fiction de véritables images d’archives des manifestations des Mères de la Place de mai, la concomitance de son tournage avec les évènements racontés conférant presqu’à son film la valeur d’un document historique. Il en va autrement pour Je suis toujours là, qui relate un évènement qui s’est déroulé il y a plus de cinquante ans. Salles observe avec le recul du présent un temps historique dont les comptes n’ont pas été soldés, et peut-être est-ce la raison pour laquelle le film a eu un tel retentissement au Brésil, bien qu’à nos yeux extérieurs il ne possède pas la puissance dramaturgique de L’Histoire officielle. C’est que la loi brésilienne d’amnistie de 1971 semble toujours en vigueur (sans doute avec quelques aménagements législatifs), ce qui rend très difficile, sinon impossible, la recherche des coupables des disparitions, et leur mise en accusation devant la justice – contrairement à ce qui est advenu dans une certaine mesure en Argentine. A défaut de se substituer à la justice, Salles entreprend donc d’exhumer les images du passé, pour le documenter à travers le cinéma, en lui faisant regorger les images oubliées des disparus. Car le corps de Rubens Paiva ne fut jamais rendu à sa famille – sa mort fut seulement attestée par un certificat de décès, obtenu par Eunice après des années de lutte. C’est pourquoi son film comprend nombre de plans recomposant fidèlement la scénographie des photographies de l’époque conservées par la famille Paiva, Salles préférant une certaine modestie formelle à une recréation artistique plus vigoureuse peut-être mais moins soucieuse des vivants. Il s’agit d’abord de montrer Rubens vivant et souriant, quitte à idéaliser quelque peu, sans doute, sa vie familiale. « Il est toujours là », selon la belle formule filiale de Marcello Paiva, le jeune fils de Rubens et Eunice, dont Salles adapte le roman autobiographique. L’homme est une créature oublieuse, c’est l’une de ses nombreuses tares ; nous finissons toujours par oublier le passé. Même Eunice a fini par oublier le passé. D’où l’importance de ce genre de film où se trouve préservée la mémoire d’une nation, préservation tout aussi nécessaire à sa continuité, que la juste dose d’oubli préconisée par Renan. Après tout, il mourut juste avant l’invention du cinéma. Belle interprétation de Fernanda Torres dans le rôle d’Eunice.
Tu vas rire, mais je n’avais pas aimé l’affiche, mais tu fais bien de pointer le regard d’Eunice qui finalement est particulièrement « parlant ». Content que toi aussi parles positivement du film (tout en le mettant en perspective).
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Je n’avais pas fait attention à l’affiche, dont le sens n’apparait qu’une fois le film vu ; c’est sa limite effectivement.
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Cette année commence de façon remarquable pour le cinéma avec des films qui marquent l’esprit. « Je suis toujours là » est de ceux-là. Vous avez bien mis en valeur les enjeux du film. Je n’ai pas vu « L’Histoire officielle » mais j’ai comparé le film pour ma part à « They shot the piano player » qui raconte une histoire comparable (sauf que le pianiste brésilien a été enlevé par la dictature argentine qui n’a jamais rendu le corps et n’a jamais admis l’avoir tué ce qui fait que sa femme n’a même pas le statut de veuve). Ce qui m’a marqué dans « Je suis toujours là » outre la prestation remarquable de Fernanda Torres dans le rôle d’une femme obligée de réinventer sa vie, c’est la cassure que constitue l’arrestation de son mari. Alors que tout était mouvement et clarté dans cette famille qui traversait un espace ouvert et lumineux, les sbires du régime en font un tombeau en occultant et bloquant les accès et en arrêtant les enfants dans leur course. Très fort.
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Merci. Je n’ai pas vu They Shot the piano player. Effectivement, il y a une cassure nette dans Je suis toujours là et ce que vous dites sur la maison devenue tombeau est juste. Je vous conseille L’Histoire officielle qui est un très beau film.
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