Grand Tour de Michel Gomes : effacés

Au début du Fil du rasoir, William Somerset Maugham observe qu’il va raconter une histoire dont il ne connait qu’une partie, en refusant de laisser son imagination combler les vides du récit, en particulier ce qu’il advient ensuite. Grand Tour (2024), nous apprend Michel Gomes, est inspiré d’un autre livre de Maugham, une nouvelle, qui relate l’histoire d’une femme britannique lasse d’attendre que son fiancé se décide à l’épouser et qui le poursuit en Asie du Sud-Est au début du XXe siècle. Gomes y reprend à son compte l’idée de Maugham d’un récit parcellaire, sauf qu’ici c’est le passé des personnages qui nous reste inconnu. Nous ne saurons jamais pourquoi les fiançailles d’Edward et Molly furent si longues, ni pourquoi Edward s’enfuit lorsque Molly arrive à Rangoon, en Birmanie, ni la raison pour laquelle Molly tient tant à rattraper ce fiancé récalcitrant, si peu désireux de se marier. Nous ne seront guère plus avancés quand Edward entamera ce grand tour qu’effectuait la bonne société européenne dans les pays colonisés, qui l’amènera au coeur des contrées les plus éloignées de Singapour, du Vietnam, de Thaïlande, du Japon et de la Chine. Nous ne serons pas davantage éclairés quand l’entêtement des deux personnages, confinant au désespoir, mettra en péril leur propre vie. Comme écrit encore Maugham, l’âme des êtres est très difficile à percer. C’est que dans ce film le passé ne compte pas, l’histoire d’Edward et Molly importe peu. Ils vont en effet être peu à peu engloutis par le futur qui vient, celui de la décolonisation, qui va littéralement les effacer de l’écran. Ce film qui commence comme une comédie fantasque pour changer progressivement de ton raconte l’histoire d’un inéluctable effacement.

Pour le montrer, Michel Gomes a l’idée de mélanger deux régimes d’images, à la lumière et au format différents : les images brumeuses et en noir et blanc de la colonisation d’antan, qui appartiennent au domaine de la fiction et racontent l’histoire d’Edward et de Molly, et des images documentaires en couleurs de l’Asie du Sud-Est d’aujourd’hui que Gomes et son équipe ont filmées au cours du tournage, où Edward et Molly ne sont plus que des fantômes, des souvenirs. De cet aller-retour entre la fiction coloniale et le présent, entre le romanesque et le documentaire, procède l’impression suivante : à chaque fois qu’une scène du présent apparait, elle semble rejeter Edward et Molly dans l’oubli, ils disparaissent littéralement du film, comme si ce n’était pas seulement un destin étrange auquel ils devaient faire face, mais à l’Histoire elle-même décidant d’expulser ces innocents des lieux traversés. En choisissant la fuite, en décidant de se dissoudre dans la jungle ou au sein de certaines communautés, Edward semble l’admettre, il semble avoir pris son parti, semblant comprendre par avance, d’une certaine façon, qu’il a fait son temps.

Il en va autrement pour Molly et la beauté du film tient à cette obstination qui lui fait poursuivre son fiancé contre vents et marées alors qu’il est manifeste qu’il ne veut plus d’elle. Au début, le rire de Molly, un rire particulier, irrépressible et espiègle, semble être un rire de jubilation. La jubilation de qui possède une force vitale propre à dominer, à renverser les montagnes et à retrouver Edward dans le vaste monde sud-asiatique, comme la proverbiale aiguille dans une botte de foin. Mais peu à peu, on dirait que ce rire traduit autre chose, une sorte d’énergie du désespoir dressée contre cet ordre du monde en perpétuelle évolution, cet ordre naturel aussi, qui s’opposent aux désirs de Molly. Aucune des rencontres que fera Molly, dont certaines relèvent du livre d’images, ne la fera dévier de sa trajectoire. On devine bien avant Molly qu’elle ne retrouvera jamais Edward et que sa course effrénée est vaine, folle même, et c’est cela qui est beau, cette connaissance que nous avons par avance du désastre à venir que nous redoutons autant que nous le pressentons. C’est pourquoi au-dessus du documentaire, comme au-dessus du récit colonial d’antan, préside ici, avec beaucoup de finesse, le domaine de la fable. De fait, aucun type d’images ne semble empiéter sur l’autre, elles se font plutôt écho, alors qu’existait le risque d’un sentiment de construction arbitraire ou artificielle.

Il s’agit là d’un des meilleurs film, l’un des plus originaux aussi, qu’il m’ait été donné de voir l’année dernière. Prix de la mise en scène mérité au festival de Canne 2024.

Strum

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4 Responses to Grand Tour de Michel Gomes : effacés

  1. Avatar de Isabelle Nugeyre Isabelle Nugeyre dit :

    bonsoir

    Merci pour ce magnifique texte sur ce film que je viens de découvrir, un premier film déjà très puissant j’ai vu avant Mamma Roma je ne sais si vous avez publié dessus et je cherche désespérément Ricotta , la trilogie romaine . En tout cas je trouve qu il aime ses personnages et il se dégage de cela une tendresse et une poésie singulière

    J’ai lu votre commentaire sur le grand Tour dernièrement sur cinéma et littérature et je l’ai beaucoup apprécié parce qu’il donne une lecture intéressante de cette narration a la fois documentaire et fictive qui m’a apporté aussi un éclairage sur un aspect que je n’arrivais pas à « traiter »:l’évocation de la colonisation et vous parlez si j’ai bien compris de son effacement par le truchement de la narration … Cela nourrit ma réflexion….

    j’ai été très sensible personnellement à cette idée de faire des images et ensuite un scénario tout comme dans son dernier film Jia Zangkhe qui part de ses rushes en quelque sorte de ses « chutes » pour bâtir un scénario…des réalisateurs contemporains qui se penchent finalement sur le montage qui est la caractéristique principale du cinéma ! …Et cherchent de nouvelles formes de cinéma passionnant

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    • Avatar de Strum Strum dit :

      Merci ! J’ai beaucoup aimé Grand tour et la manière dont le film nous amène à réfléchir par ses images. S’agissant de Pasolini, je n’ai pas encore vu Mamma Roma mais j’en parlerai sûrement si je le vois.

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  2. Avatar de Isabelle Nugeyre Isabelle Nugeyre dit :

    j’ai commence par un commentaire sur Accattone en poursuivant sur grand tout désolée !

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