
Monsieur Klein s’ouvre sur une scène d’auscultation d’une jeune femme par un médecin. Sans doute est-ce le docteur Montandon dans ses oeuvres, ami fidèle de Céline, communiant avec lui dans l’infect et l’antisémitisme pathologique, « expert » auprès des tribunaux français chargé de délivrer des certificats d’aryanité moyennant rémunération. Scène glaçante et terrible où la femme est traitée comme un animal, car supposée Juive. Il y a toujours quelque chose de glacé dans la photographie et la mise en scène des films de Losey, quelque chose qui donne le sentiment d’un monde absurde et monstrueux, aux arcanes inaccessibles, d’un monde dénué de sentiments (ces « billets de banque des rapports humains », écrivait cyniquement Aragon à l’époque). Jamais cette approche de la mise en scène, qui rend parfois ses films difficiles à regarder, n’a été aussi adaptée que dans Monsieur Klein, son film le plus achevé, où il raconte une fable sur l’occupation.
C’est la fable d’un marchand d’art profiteur de guerre, un alsacien dont la famille est catholique « depuis Louis XIV », qui se découvre des points communs avec un Juif au point de ne plus faire qu’un avec lui. Au départ, c’est plutôt ce Juif qui se découvre des points communs avec Klein. Les deux hommes portent le même nom, Robert Klein, mais seul le Juif risque l’arrestation et la déportation sous la férule de Vichy. Alors il organise sa disparition et son remplacement par cet autre Robert Klein. Avec la complicité de ses amis, et d’une concierge amoureuse, il sème une série d’indices pouvant laisser croire à l’administration française que son homonyme lui est apparenté, et pourrait n’être autre que lui-même. Aux sbires de Vichy, il faudra toujours un coupable, pouvu qu’il soit d’ascendance juive au deuxième degré, et peu importe de quel Klein il s’agit. Ce plan machiavélique, presque fantastique par son caractère absurde, est la réponse du Juif Klein à la folie qui s’est emparée du monde, et peut-être une façon de se venger d’un profiteur de guerre.
Ce plan ne peut réussir qu’à une condition : que le marchand d’art tombe dans le piège en poursuivant l’ombre de son double disparu. Et c’est ce qu’il va faire, alertant lui-même la police, fréquentant les lieux et les amis que son homonyme fréquentait, recueillant son chien, dévoré peu à peu par une obsession insensée : il veut retrouver ce double mystérieux et comprendre quel « jeu » il joue, sans s’aviser au début que pour les Juifs, ce n’est pas un jeu mais une question de survie. Cet homme qui achète sans aucun scrupule un tableau à moitié prix à un Juif acculé, qui vit dans un magnifique appartement de la rue du Bac à Paris, fait partie de ceux que le régime de Vichy protège. Il est du côté des bourreaux. S’il veut retrouver l’autre Klein, c’est pour protéger son identité, se disculper vis-à-vis de Vichy, affirme-t-il à son ami Pierre (un avocat profiteur de guerre lui aussi : Vichy était un régime de preneurs de place revanchards). Mais l’on comprend peu à peu qu’il y a autre chose. Car Robert Klein va peu à peu perdre pied, va se laisser engloutir par sa quête, comme s’il était prédisposé à cette éclipse de son être, comme si une inquiétude intérieure, connue peut-être de l’autre Klein, le rongeait.
En suivant vainement les traces de son double, Robert Klein va organiser, inconsciemment cette fois, sa propre disparition, se dissoudre dans la brume glaciale de l’occupation, dans les longs silences du film, dans ses décors à la fois roides et brumeux. Pour parler comme le marxiste qu’était Losey, les décors froids comme la mort du film semblent former les infrastructures sur lesquelles sont bâties les superstructures du régime de Vichy, ses hommes et leur façon de penser. De ces décors fantomatiques, nimbés d’ombres, aux teintes marrons, ne peuvent surgir que des fantômes d’hommes. Et c’est ainsi que nous apparaissent les personnages. Quand Klein est avalé par le tunnel et le train, il est déjà fantôme depuis longtemps, et c’est même à l’instant de sa déportation qu’il redevient homme en recouvrant sa conscience. Dans le train qui l’emmène, sa conscience lui fait se souvenir du dialogue du début avec le Juif grugé, qui se trouve juste derrière lui. Le K de Kafka était coupable d’exister ; dès le départ, il était une victime. Le cas de Klein est différent puisqu’il est bourreau au départ. C’est un bourreau qui va bâtir le tombeau de sa culpabilité aux yeux de Vichy, au fur et à mesure que sa propre culpabilité va lui apparaitre. De poursuivant, il se fait poursuivi. En courant après son double, il se défait de lui-même, du moins de ce qu’il était.
Le film n’expose pas au grand jour le cheminement de la conscience de Klein, mais il montre ses regards de plus en plus inquiets, il le montre se mirant sans cesse dans des miroirs, comme s’il ne savait plus lui-même qui il était, et qu’il acceptait d’épouser le destin de cet autre placé sous le signe de la mort. Lorsque, dans la scène du café, Klein se regarde longuement dans le miroir, c’est comme s’il apercevait l’autre Klein pour la première fois, et se rendait compte que cet autre, ce Juif, que la propagande de Vichy lui décrivait comme racialement différent, n’est autre que lui-même. L’autre, c’est soi-même en miroir ; détruire l’autre, c’est détruire le miroir qui nous reflète, et c’est donc se détruire soi. Les deux Klein ne peuvent disparaitre qu’unis par le destin. Cette curieuse histoire de double ne raconte donc pas seulement la dissolution d’un être, mais aussi la recherche de soi. Comme dans la nouvelle éponyme de Chamisso, où Peter Schlemihl partait à la recherche de son ombre vendue au diable, Klein part à la recherche de cette autre partie de lui-même dont il pressent l’existence, comme une autre version de soi à laquelle il s’attache, en rejetant son ancienne vie.
La séquence finale de la rafle du Vel d’Hiv’ en juillet 1942 est impressionnante, parce que l’atmosphère quasi-fantastique du film se dissipe pour révéler ce qu’elle dissimulait, la machine de mort à l’oeuvre derrière les coulisses de l’occupation, dont Losey nous avait montré les rouages au cours de courtes séquences. Alain Delon, dans l’un de ses plus grands rôles, est exceptionnel, peut-être parce que résidait aussi en lui, comme chez Klein, la tentation de la disparition. Michael Lonsdale, Jean Bouise et Jeanne Moreau complètent la distribution.
Strum
Pour moi avec ‘L’assassinat de Trotzky’ un des meilleurs de Losey.
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Je n’ai pas vu L’Assassinat de Trotzy, mais si c’est du calibre de Monsieur Klein, je me laisserai tenter. Je n’aime pas tellement Losey en général, mais je m’incline devant Monsieur Klein.
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Strum ! Quel plaisir de te relire !
Je tourne autour de ce film depuis longtemps, hésitant à le regarder, et me disant que son sujet est tout de même très intéressant, mais hésitant quand même… sans trop savoir pourquoi.
Résultat : je lis ta chronique (sauf la toute fin) et j’ai de nouveau envie. Je pense que je le rattraperai enfin à la prochaine occasion. Peut-être même est-il déjà disponible sur une chaîne quelconque à laquelle je suis abonné. Je vais aller vérifier.
Merci, en tout cas, et au plaisir de te relire encore !
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Merci Martin ! Ayant peu temps à consacrer au blog depuis quelques temps, je me demande parfois si sa poursuite en vaut la peine alors ton commentaire me fait plaisir ! J’espère que tu auras l’occasion de voir le film qui est facilement disponible en DVD. A bientôt !
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C’est un film magistral autant que glaçant et un rôle absolument fabuleux pour Delon, tellement éloigné de ce qu’il jouait à l’époque. J’en ai des frissons rien que d’y penser. Je me souviens que le phrase qui m’avait marqué est le « bonne chance à vous monsieur Klein » incompréhensible (qui doit souhaiter bonne chance à qui ?) mais prémonitoire du début. C’est tellement fort !
Très belle chronique sur un très grand film
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Merci beaucoup. En effet pour ce bonne chance Monsieur Klein, la réplique est marquante surtout que l’on retrouve le personnage à la fin. Delon avait déjà montré dans Le Professeur de Zurlini en 1972 qu’il pouvait être exceptionnel dans les rôles mutiques où le personnage est incertain.
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Je n’ai pas vu Le professeur, il faudra que je me le voie un jour
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Je te le conseille ! Sans doute le rôle où Delon est le plus émouvant.
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