Ho ! de Robert Enrico : au gendarme et au voleur

Quatre ans avant que Coppola ne fasse d’un mafieux une figure tragique dans Le Parrain (1972), Robert Enrico avait, dans Ho ! (1968), restitué au métier de bandit sa médiocrité et sa puérilité premières. Cela en fait un film plus honnête que la majorité des films romançant les histoires de gangsters. Enrico ne cherche pas à tromper son spectateur en lui faisant croire que François Holin (Jean-Paul Belmondo) est plus grand qu’il n’est. C’est un ancien coureur automobile qui a perdu sa licence après un accident au cours duquel est mort son meilleur ami. Point de départ qui pourrait faire songer à une variation moins réussie autour du personnage de pilote automobile que jouait Alain Delon dans le beau et émouvant Les Aventuriers (1967). Sauf que François est seul, sans attaches et sans ami, sans même un toit à lui. Le voici devenu chauffeur d’une bande de malfrats spécialisés dans les braquages de banques. Mais il fait plutôt office de larbin, en particulier pour les frères Schwartz qui prennent un malin plaisir à l’humilier, le hélant par un diminutif qu’il ne supporte pas : « Ho ». Seule éclaircie dans sa vie : sa liaison avec Bénédicte (Joanna Shikmus dans son troisième film avec Enrico mais qu’on ne voit pas assez), jolie modèle à laquelle il a caché sa véritable identité.

Arrêté après un vol de voiture, François s’évade de façon ingénieuse et ce coup d’éclat le propulse sur le devant de la scène, France Soir le comparant à Arsène Lupin. Dès lors, il se rêve grand seigneur de la pègre, s’imaginant prendre sa revanche sur les frères Schwartz. Mais François est une grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf selon la morale de la fable. Vaniteux, il colle chez lui des articles de journaux exagérant ses mérites. Naïf, il s’imagine pouvoir collaborer avec un journaliste (Paul Crauchet, parfait comme à son habitude) sans que cela mette la police sur ses traces. Inconscient, il continue à voir Bénédicte, sans réaliser qu’il la met ainsi en danger de mort. Cinq années auparavant, ses manigances idiotes avaient causé la mort de son seul ami lors de l’accident de voiture qui ouvre le film. Mais il n’a rien appris de ses imprudences ; n’ayant pas pu devenir grand pilote automobile, il s’est convaincu qu’il pouvait devenir prince de la pègre et qu’il lui suffisait pour endosser ce rôle de fumer des cigarillos d’un air dégagé. En réalité, il est comme un enfant susceptible jouant au gendarme et au voleur.

Ce personnage à l’intelligence limité, dont on sent bien qu’il va mal finir, est peut-être la raison pour laquelle ce film inégal est peu considéré aujourd’hui. Il est vrai que l’on n’a guère de raison de s’attacher à Ho. Mais l’on peut s’attacher à l’intégrité de cinéaste d’Enrico dont la caméra reste fidèle au personnage, l’accompagnant dans ses rares réussites comme dans ses échecs, révélant ainsi l’horizon mental limité d’un gangster. Et au fond, c’est parce que le spectateur connaît les caprices d’enfant de Ho que son sort finit par ne pas lui être indifférent. Belmondo, avec son visage qui, à cette époque, semble encore suspendu entre les promesses de l’enfance et les premières marques de l’âge adulte, incarne parfaitement cet homme-enfant (l’expression devrait être beaucoup plus souvent utilisée que la formule pourtant consacrée de femme-enfant) qui guette ses apparitions dans le journal. Le regretté François de Roubaix compose la musique du film. Quant aux images, elles sont à la fois claires (dans les prises de vue) et ternes (par leurs couleurs) selon la manière du chef-opérateur Jean Boffety.

Strum

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6 commentaires pour Ho ! de Robert Enrico : au gendarme et au voleur

  1. lorenztradfin dit :

    J’ai envie de dire oH !
    Merci pour cette plongée dans la filmographie de Enrico.

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  2. kawaikenji dit :

    Merci Strum pour cet article sur un film un peu oublié, à la scène d’ouverture magnifique, portée par une musique qui ne l’est pas moins. Enrico n’est plus (n’a jamais) été à la mode chez nos critiques, et c’est tant pis. Par contre, je m’inscris en faux contre ton affirmation selon laquelle le métier de bandit serait médiocre et puéril, ce serait même tout le contraire selon moi ! surtout comparé à nos bullshit jobs…

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    • Strum dit :

      Oui, la scène d’ouverture est bien. Le cinéma a souvent fait des portraits flatteurs des bandits car leurs méfaits sont photogéniques. Enrico a le mérite de rappeler ici que les risques supérieurs qu’ils prennent, pour eux et surtout pour leurs proches (voir le sort du meilleur ami et de la compagne de Ho…), sont proportionnés à leur degré de bêtise.

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  3. princecranoir dit :

    Dans le cortège hommagier qui accompagne la disparition de Jean-Paul Belmondo, on a tendance à occulter ce film-interjection qui pourtant, à te lire, propose une lecture franche et rare du milieu et un portrait soigné d’un de ses plus pathétiques représentants. Belmondo n’était pas qu’un gouailleur bravache, mais bien aussi l’homme des rôles plus ambigus (je pense évidemment aussi à Stavisky). Certes Enrico n’a jamais eu la carte du cinéma d’auteur, il est pourtant derrière quelques uns des plus beaux films de cette époque. Et si tu ajoutes la si belle Joanna Shikmus et François de Roubaix à la musique, tout est là pour me plaire.
    Bravo pour cette belle revue d’un film qu’il me tarde désormais de voir.

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