Meurtre à l’italienne de Pietro Germi : coupables

Un vol est commis dans un immeuble cossu du quartier de la Place Navona à Rome. Le propriétaire, un célibataire qui reçoit en catimini les jeunes voyous du quartier, ne souhaite pas porter plainte de peur de compromettre ce qui lui reste de réputation. L’histoire pourrait en rester là si un meurtre n’était commis le lendemain dans le même immeuble, plus exactement dans l’appartement mitoyen, dont la propriétaire, une femme délaissée par son mari, est retrouvée assassinée. L’inspecteur Ingravallo (Pietro Germi lui-même) est chargé de l’enquête et oriente celle-ci vers deux suspects, le mari absent, et le cousin un peu trop présent (Franco Fabrizi). Ce faisant, il exhume toute une série de petits secrets honteux des deux bourgeois, pour lesquelles il aimerait bien les arrêter sans doute, mais sans pouvoir le faire, la loi ne sanctionnant pas les écarts avec la morale. Guidé par sa conviction que le coupable est bourgeois, il en vient à négliger une autre piste, qui pourrait le conduire à Assuntina (Claudia Cardinale), la servante de l’assassinée, issue d’un village miséreux et sur le point d’épouser son ami d’enfance, tout aussi pauvre qu’elle et qui vit de petits larcins.

L’argument de Meurtre à l’italienne (1959), un film policier non dénué d’un charme romain et volubile, n’est pas sans faire songer à Au nom du peuple italien (1971) de Dino Risi, où un juge s’acharne sur un grand industriel corrompu dans une affaire de meurtre où il s’avère innocent. Sauf que le film de Germi est à la fois moins satirique, moins allégorique et plus fataliste que celui de Risi. Germi fait le portrait d’un immeuble bourgeois en décrivant une organisation sociale inégalitaire où les plus pauvres subissent de rudes épreuves tandis que ceux qui se sont contentés de naître dans une famille nantie ont la vie bien plus facile. Devant ce constat, l’inspecteur Ingravello est tenté de redresser la balance de la justice en se montrant impitoyable avec le mari et le cousin de la victime qu’il poursuit de sa vindicte, ce qui débouche sur quelques scènes assez drôles où il se moque de leurs ridicules, de leurs atermoiements avec la morale, de leurs coucheries, le vaudeville italien devenant le point de chute de l’intrigue policière dans plusieurs séquences. Vision italienne des rapports sociaux qui en fait un film fort différent des films policiers français ou américains qui sont généralement moins préoccupés par le prosaïsme du quotidien.

Mais quant au reste, Ingravello ne veut pas ajouter le fardeau de la justice à celui de la pauvreté qui fait déjà ployer Assuntina et son fiancée. Il finit pourtant par être rattrapé par son sens du devoir qui l’oblige à servir la loi, c’est-à-dire l’Etat, et par le fatalisme du film qui affirme qu’il y a plus de chances qu’un tel crime crapuleux soit commis au nom de la pauvreté que par des bourgeois. C’est pourquoi l’inspecteur se trouve plus malheureux qu’heureux de trouver le vrai coupable, se pliant à l’arrêt du destin qui ignore le vaudeville antérieur. Dans Au nom du peuple italien, au contraire, le juge de gauche qui condamne l’industriel ne s’embarrasse plus de telles considérations. Il ne sert plus la loi de l’Etat mais sa propre conception du devoir, substituant au fatalisme sociologique une idéologie personnelle qui confère au film cette ambiguïté politique qui fait le sel du cinéma de Risi.

Ajoutons qu’Assuntina est jouée par une toute jeune Claudia Cardinale. Sa grâce illumine les quelques scènes où elle apparaît et suffit à faire comprendre pourquoi Ingravello n’a pas envie de la croire complice. Le titre français n’a aucun rapport avec le titre italien et fait écho pour des raisons publicitaires à l’un des grands succès de Germi, la comédie Divorce à l’italienne avec Mastroianni.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, cinéma européen, cinéma italien, critique de film, Germi (Pietro), est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Meurtre à l’italienne de Pietro Germi : coupables

  1. Ooh, je n’avais pas entendu parler de ce film dont j’avais lu le livre dont il est tiré Questo pasticiao brutto delle via Merulana. Je donnerais sa chance au film pour cette raison là (si j’en ai l’occasion) même si je n’avais pas du tout aimé Divorce à l’italienne que j’avais vu il y a quelques années

    J'aime

    • Strum dit :

      Décidément tu as beaucoup lu, c’est bien. Pas lu le livre de mon côté. J’avais également été déçu par Divorce à l’italienne qui est cynique mais sans la tendresse des grandes comédies à l’italienne. Celui-ci n’est pas un grand film mais pourrait davantage te plaire.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s