Black Book de Paul Verhoeven : vernis duplice

Black Book (2006) possède une caractéristique propre à de nombreux films de Paul Verhoeven : quant à la surface du récit, des images lisses, polies jusqu’au brillant, ne rechignant pas à céder à la tentation du spectaculaire ; quant au fond, une vision pessimiste et duplice de l’humanité, où chacun a un secret à dissimuler, où rien n’est ce qu’il parait. C’est l’histoire de Rachel Stein (Carice Van Houten), une résistante juive néerlandaise qui, pour venger sa famille assassinée, infiltre la Gestapo sous le nom d’Ellis de Vries durant les dernières années de la Seconde Guerre Mondiale. En l’espace d’un film, Ellis va passer du statut de juive cachée par une famille néerlandaise, à ceux de femme en fuite, résistante membre d’une organisation clandestine active, espionne à la Gestapo, amante d’un capitaine SS dont elle est tombée amoureuse, femme victime de l’épuration, puis émigrée en Israël. D’une énergie et d’une force de caractère indomptables, résiliente et insubmersible, elle survivra à chaque épreuve ; la vitalité, arme suprême en ce monde que les héroïnes de Verhoeven ont reçue en héritage et qui leur permet de survivre.

Verhoeven fait de la beauté de Rachel/Ellis sa deuxième arme, dont elle va user avec habileté. Dans chaque plan, Verhoeven prend soin, par les éclairages, le maquillage, les prises de vue, de mettre en valeur cette beauté sans se soucier de réalisme – le réalisme étant un veau d’or cinématographique inaccessible dans les faits. Quelles que soient les circonstances ou presque, Ellis est maquillée et apprêtée, conformément à cette contradiction propre aux films de Verhoeven entre la forme et le fond – contradiction qui était au coeur d’un film comme Starship Trooper, qui dénonçait le fascisme tout en usant des propres armes formelles du fascisme. Si les apparences conservent pendant tout le film des allures de papier glacé, le fond se grêve de noirceur au fur et à mesure et, ce faisant, l’écart entre la promesse du monde et sa vérité augmente. La Seconde Guerre Mondiale fut certes un moment de notre histoire où la duplicité et le mensonge l’emportèrent en Europe plus qu’à aucune autre période de son histoire (pour autant qu’on puisse en juger), mais Verhoeven tient à créer des personnages qui contredisent de manière presque systématique les apparences : le docteur résistant (Thom Hoffman), qui avait au départ la sympathie du spectateur, en raison de son héroïsme mais aussi de son inclination pour Ellis, s’avère être une crapule de la pire espèce, tandis que le capitaine nazi Münster (Sebastian Koch), chef de la Kommandantur qu’Ellis est chargée de séduire, se révèle être un allié inattendu, quasiment un double masculin d’Ellis (lui aussi à perdu sa famille pendant la guerre) qui essaie d’épargner des vies dans chaque camp.

Mais cette connaissance de la vérité qui réside au-delà des apparences ne permet pas de dénouer de manière équitable et juste tous les noeuds de l’intrigue. La vitalité est de ce monde, le vernis duplice de ses images mensongères aussi, mais non la justice qui ne trouve jamais tout à fait sa cible. Et de ce point de vue, la séquence clé du film pour comprendre la vision du monde de Verhoeven, est probablement celle de l’épuration où les résistants de la dernière heure tondent les femmes suspectées de rapport avec l’ennemi et violentent les collaborateurs en dehors de tout cadre légal, représailles des lâches qui sont pour le réalisateur le pire comportement possible. Le « livre noir »du titre, où le notaire qui vendait les juifs aux allemands pour les détrousser de leurs biens consignait ses méfaits, n’est autre que cela, la révélation de ce que l’on voudrait cacher, des lâchetés collectives qui ne sont rachetées que partiellement par quelques individus exceptionnels, un peu plus résistants et un peu moins lâches que les autres. On peut ainsi lire le film de deux manières : comme le récit spectaculaire et distrayant d’une héroïne qui l’emporte face aux pires épreuves tout en n’oubliant jamais d’être jolie, ou comme le conte amer d’une époque où la répartition des rôles entre les héros et les traîtres est parfois restée inconnue. Quelques invraisemblances dans l’intrigue n’entachent pas le plaisir pris par le spectateur.

Strum

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17 commentaires pour Black Book de Paul Verhoeven : vernis duplice

  1. lorenztradfin dit :

    Ça vient au bon moment. En effet on y prends plaisir…..

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  2. princecranoir dit :

    Un grand plaisir pour ma part.

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    • Strum dit :

      Plaisir partagé donc !

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    • Arnaud dit :

      Belle analyse de Black Book qui est pour moi le chef d’œuvre de Verhoeven. Superbe mise en scène, et sans doute le plus intelligent. Parce que Verhoeven, cinéaste subtil et second degré, ça m’a toujours bien fait rire. Je n’ai jamais compris la fascination des jeunes (mais on finit tous par vieillir, salut Jean-Gavril😉😁) pour le soi-disant second degré qu’il aurait. Faut vraiment être un texan vieux et borné pour ne pas saisir le second degré de Strarship Troopers. Verhoeven se fait plaisir, est un très bon cinéaste mais la subtilité et lui😂
      Black Book oui, c’est un excellent scénario et c’est fin (enfin, fin comme du Verhoeven, le coup du peigne pour se blondir, ah oui c’est vraiment du second degré pour les jeunes 😊). La chair et le sang et Robocop, c’est pas second degré et il se fait plaisir, il a bien raison, le cinéma est d’abord fait pour ça.
      Sinon, oui, vois Showgirls et écrit dessus, je t’attends avec impatience 😁.
      Pour ce que connais de toi, tu auras trois options :
      1) C’est vraiment trop vulgaire et bien qu’évidemment ayant saisi le second degré, non c’est vraiment trop vulgaire.
      2) Un tantinet d’hypocrisie ne gênant pas ton professionnalisme (je parle bien de ton boulot, pas de ton caractère qui n’a rien d’hypocrite), tu nous fait une petite critique sur le second degré dénonçant le milieu d’Hollywood pour dire que c’est bien vu mais quand même assez vulgaire.
      3) Comme tu es un excellent spectateur, tu te lâche et…je n’emploierai pas de termes vulgaires qui ne te ressemble de toute façon pas, tu avoues que ce film titille la partie non intellectuelle de notre cerveau et que tu as vécu un bon moment.

      Cela dit, Showgirls n’est pas un film bourrin. Sans spoiler, la fin avec la copine du premier rôle est super sérieuse et rattrape largement le côté « je me fais plaisir » de Verhoeven. Tiens, je viens d’y penser, ça te donnera une option 4 pour parler du film😉.

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      • Strum dit :

        Showgirls a dû titiller plus d’un spectateur en tout cas parce qu’on ne cesse de me demander de le voir depuis que j’ai posté cette critique de Black book ! J’avoue que j’ai assez envie de le voir maintenant… peut-être que ma réaction combinera les quatre options dont tu parles. 😉

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  3. Belle analyse et je me retrouve parfaitement dans les deux manières de lire le film que tu énonces à la fin

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  4. Hyarion dit :

    Merci pour cette critique. « Black Book » est, à mes yeux, un excellent film de Paul Verhoeven, très grand cinéaste dont j’avais déjà parlé en 2016 en ces lieux, dans le sillage de ta critique de « Elle » ( https://newstrum.com/2016/06/07/elle-de-paul-verhoeven-deni-dans-un-monde-de-violence/#comment-548 ). Concernant « Benedetta », j’ai déjà donné mon avis (très positif) ailleurs (à l’occasion d’une digression sur un certain forum tolkienien… 😉 …), mais j’attends maintenant de connaître le tien (d’avis) avant d’éventuellement partager à nouveau le mien ici : j’espère en tout cas que ta critique (si tu en publie une) sera plus agréable à lire que d’autres, en particulier celle d’un Neuhoff pour « le Figaro » (lequel, semble-t-il, n’a rien compris au film, ou plutôt n’a rien voulu y comprendre)… Avec Verhoeven, comme tu sembles bien du reste en convenir toi-même, il ne faut pas s’arrêter aux apparences, quelles qu’elles soient.

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  5. Martin dit :

    Hum… je dois avouer que j’ai toujours un peu de mal avec la provoc’ visuelle de Verhoeven. Quand je l’entends en interview, j’ai l’impression qu’il n’assume qu’à moitié. Peut-être que je me trompe, mais ça me laisse souvent « en dehors » de ses films.

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  6. Ping : Showgirls de Paul Verhoeven : candeur et enfer de la vulgarité | Newstrum – Notes sur le cinéma

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