Un homme est passé de John Sturges : mauvaise conscience

Le cinéma de John Sturges organise la confrontation d’hommes aux fortes personnalités voulant imposer au monde leur propres règles. C’est à la fois sa caractéristique et sa limite, puisqu’il est tributaire du charisme de ses interprètes, que ce soit dans Règlements de comptes à O.K. Corral, Les Sept Mercenaires ou Le Trésor du pendu. Le choix du western, territoire borné par l’écran, comme cadre privilégié de ses films est la conséquence logique de ce sujet. Dans Un homme est passé (Bad Day at Black Rock) (1955), la confrontation a lieu au lendemain de la seconde guerre mondiale, mais elle se déroule dans un lieudit de l’Ouest américain (le Black Rock du titre américain) si solitaire au milieu du paysage aride, qu’il paraît échappé du temps du western. C’est là qu’arrive un jour John Macreedy (Spencer Tracy), un mystérieux étranger manchot, le premier à descendre à cet arrêt du train depuis quatre ans. Cette visite inattendue est vue d’un mauvais oeil par les gros bras du cru, Coley et Hector, qui ont les visages patibulaires d’Ernst Borgnine et Lee Marvin. Ils ont tôt fait de prévenir leur chef Reno Smith (Robert Ryan), qui s’emploie à sonder les intentions de Macreedy. Ce dernier est un vétéran de la guerre venu rendre visite à un dénommé Komoko, le père d’un compagnon d’armes nippo-américain mort en Italie, un membre sans doute du 442e Regimental Combat Team constitué de volontaires nippo-américains contraints de redoubler de patriotisme pour faire oublier leurs origines japonaises. L’hostilité des habitants de Black Rock, le raidissement que McCreedy perçoit chez Smith et consorts dès qu’il prononce le nom de Komoko vont faire advenir la vérité au grand jour, comme une sécrétion mauvaise sortant d’une blessure infectée : la maison de Komoko a été incendiée par Smith et sa bande en décembre 1941, le lendemain de l’attaque de Pearl Harbor, acte raciste perpétré par ces hommes qui s’imaginent vigoureux mais sont en réalité impuissants à appréhender la réalité.

Comme souvent chez Sturges, cette confrontation intervient sous la forme de nombreuses séquences dialoguées où les personnages sont filmés en plans moyens (à l’exclusion de tout gros plan) marquant les sommets de cadres filmés comme une scène de théâtre – de ce point de vue, le générique frénétique aux cadrages baroques jure avec le reste du film, de même que la bande-son peu inspirée d’André Previn, les meilleures scènes étant dépourvues de musique. Cette impression d’un lieu théâtral se trouve renforcée par plusieurs aspects. D’abord, l’unité de temps et de lieu : tout se déroule en 24 heures à Black Rock et ses environs. Ensuite, le recours au hors champ : nous ne verrons rien du crime commis par Smith, qui sera raconté par un témoin. On ne peut que l’imaginer, comme s’il s’était déroulé dans les coulisses de l’action, ici les coulisses de l’Histoire. Enfin, le sujet même du film : à travers la culpabilité collective du village est évoquée celle, refoulée, de l’Amérique, refoulement qui produit ce comportement obsessionnel, irrationnel, des habitants de Black Rock qui ne pensent en réalité qu’à cela. Comme une mauvaise conscience réclamant inconsciemment un juge. Cette culpabilité peut d’ailleurs s’étendre à autre chose qu’au racisme ; c’est aussi la culpabilité de ceux qui n’ont pas combattu, de ceux qui retournent contre un ennemi intérieur imaginaire leur propre peur de l’extérieur ; plusieurs interprètes ont vu dans le film une allégorie du Maccarthysme, l’année de réalisation du film (1954) étant d’ailleurs celle de la chute de McCarthy, qui intervint précisément quand la commission du Sénat dont il avait la charge s’en prit à l’armée américaine. Or, comme Smith et sa bande vont en faire l’expérience, on ne s’en prend pas sans risque à un vétéran de la guerre.

En revanche, le personnage principal du film est inhabituel chez Sturges. Il ne s’agit pas d’un pistolero en imposant à tous selon son imaginaire habituel, mais d’un homme calme et pondéré, revêtu d’un costume trois pièces et affecté d’un handicap : un bras en moins. Il est venu remplir une promesse faite à un mort : un héroïsme de la parole donnée le caractérise, l’héroïsme discret du juste, même s’il sait plutôt bien se servir de son bras restant, comme le personnage de Borgnine l’apprendra à ses dépens. C’est d’ailleurs en trouvant des alliés chez les personnages a priori les plus faibles, en les faisant parler, que Macreedy pourra rétablir l’ordre, comme si Sturges, une fois n’est pas coutume, faisait le portrait d’une masculinité dévoyée et mettait au contraire en exergue les qualités des comparses, des discrets, des hommes tranquilles, plutôt que celles des meneurs. C’est que les plus belles médailles ne sont pas celles qui se gagnent à coup de révolver. On peut regretter cependant que cet éclairage sur les seconds rôles n’aille pas jusqu’au personnage féminin (joué par Anne Francis), duquel est fait peu de cas, comme souvent chez Sturges, Smith se débarrassant d’elle avec une désinvolture peu crédible étant donné leurs rapports. Néanmoins, fort d’un scénario au format ramassé, Un Homme est passé reste un des meilleurs films de Sturges où il fait valoir son sens de l’espace. Et Spencer Tracy est formidable.

Strum

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11 commentaires pour Un homme est passé de John Sturges : mauvaise conscience

  1. eeguab dit :

    J’aime bien ce Coup dur à Black Rock, où quelques trognes peu avenantes du cinéma américain font face à l’un des « honnêtes hommes » de Hollywood., Spencer Tracy, venu tenir sa promesse, et qui dérange.

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    • Strum dit :

      Oui, un « honnête homme » en effet. Un homme discret et tranquille venu honorer une promesse. C’est de la belle ouvrage, même si comme souvent avec Sturges, il manque un petit quelque chose pour moi pour en faire quelque chose de plus exaltant.

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  2. Goran dit :

    C’est effectivement un très grand film…

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  3. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Bonjour. Un classique vu de nombreuses fois et revu le 10 janvier dernier et qui tient toujours la route car il instaure aussitôt un suspense autour de cet étranger que ceux à « la mauvaise conscience » accueillent comme un chien. Ce film par son sujet fort et son scénario bien écrit captive toujours. Spencer Tracy est magnifique, solide comme un roc, d’une impassibilité à toute épreuve et les méchants sont les meilleurs « sales » types du cinéma américain qu’on puisse rêver. Manque un Jack Elam pour compléter le tableau. Je rejoins ceux qui pensent que c’est, de loin, le meilleur film de John Sturges.

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    • Strum dit :

      Bonjour Jean-Sylvain, Spencer Tracy est formidable en effet. C’est bien écrit, bien filmé et bien joué et cela a le mérite d’être court, mais je réalise que Sturges n’est pas un cinéaste qui m’intéresse beaucoup par ses sujets et le côté assez statique de ses films.

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      • Jean-Sylvain Cabot dit :

        je ne suis pas un amateur de John Sturges non plus. Je n’adhère pas du tout à ses films les plus réputés mais parfois un cinéaste moyen peut surprendre….Je garde aussi un bon souvenir de Fort Bravo.

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  4. ideyvonne dit :

    RHooo… Ce cher John nous a tout de même réalisé de très bonnes choses : les 7 mercenaires et la grande évasion par exemple (en plus de ce film), et j’ajouterai également « le vieil homme et la mer  » avec ce phénoménal Spencer Tracy 😉

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    • Strum dit :

      Les 7 mercenaires, la grande évasion, oui ce sont des films très bien, bien sûr, très distrayants, très bien faits, avec des acteurs formidables, 🙂 mais comme je le disais leur univers correspond à certaines normes, certaines représentations qui limitent à force l’intérêt de son cinéma à mes yeux. Je n’ai jamais vu son adaptation du Vieil homme et la mer.

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